le message

Cependant une lettre envoyée à Lacédémone par Hippocratès, lieutenant de Mindaros, fut interceptée et portée à Athènes. Elle renfermait ces mots : « Bateaux perdus ; Mindaros  tué ; hommes ont faim ; ne savons que faire. »

Xénophon (Helléniques, Livre 1)

 

 

Le message nous parviendra dans une maison de la rue Alkiviadou, à Nea Philadelphia, à la périphérie d’Athènes. Nous aurons tout juste fini de planter un minuscule citronnier dans la cour.

Ce sera un lundi matin (la margelle de la cour, le café dans le verre à eau sur le rebord de marbre, les trois chaises en formica), il y aura du soleil.

Sur un balcon, deux enfants de cinq ans contempleront un écran noir.

Un chauffeur de taxi abandonnera son véhicule et remontera la rue d’un pas de somnambule à contre-courant des voitures.

Nous l’observerons par la petite fenêtre de la cuisine, à travers le grillage.

L’un de nos premiers voisins, originaire d’Asie mineure, sortira sur le perron en tenant à la main un seau de peinture blanche. Il portera des lunettes teintées et un polo grenat. Il tracera son nom en lettres majuscules sur le crépi du mur.

Diogène se sera évanoui. Pour la première fois en l’espace de huit ans nous ne le verrons pas assis sur le mur de l’école, à l’abri d’un mûrier mais le front tacheté de formes lumineuses, discuter avec les enfants, cracher sur le sol des épluchures de figues.

Éphialtès aura mis le feu à ses draps, à ses meubles et à ses reliques familiales, il les aura rassemblés en tas au centre de sa cour, il regardera les flammes sans prononcer un mot.

Le message sera identique à celui que les Spartiates adressèrent après la défaite, en 410 av. J.-C., aux éphores de la ville.

Nous passerons la journée à le relire comme si nous attendions qu’il nous apporte un démenti ou s’efface sous nos yeux au bout de la centième ou de la cent-unième lecture.

Le message ne s’effacera pas, ne nous révélera aucun sens caché, demeurera inchangé, identique à celui que les soldats de Sparte envoyèrent en 410 av. J.-C. aux éphores de la ville mais que les Athéniens devaient intercepter.

 

 

Nous attendrons la nuit.

Nous rangerons dans un sac de toile une brosse à dents, une bande magnétique et deux photographies aux bords légèrement brunis.

Nous essaierons de retenir les bruits.

Après la sortie de la ville, nous déciderons par gestes du chemin et de la direction à suivre.

Nous traverserons avant minuit un pont immense comme une carcasse de baleine évidée, en plein ciel.

Nous nous dirigerons vers le nord-ouest et les frontières de l’Albanie ; nous pourrons ainsi saluer Ioannina, et la maison d’Aris.

Nous traverserons un lac. Le passeur sera un vieil homme au sourire gris, au regard ébréché, vêtu d’un uniforme en lambeaux de la IIe Guerre. Au beau milieu du lac, il arrêtera l’embarcation pour nous montrer, à flanc de montagne, la maison où il vit. Nous n’apercevrons aucune maison. Il n’y aura que du noir. Seul le clapot de l’eau sous la barque produira une lumière incertaine, presque grise.

Les premiers à toucher terre n’attendront pas les suivants sur la berge. Certains se perdront, quelques familles seront séparées. (Certains réapparaîtront des mois voire des années plus tard.)

Depuis l’autre rive, un sentier fait l’ascension du mont Mitsikeli, redescend vers les villages, suit au fond d’une gorge la rive gauche d’un fleuve de la couleur turquoise d’un œil de bœuf, s’élève vers le mont Astraka et aboutit au pied d’un lac de montagne aux eaux glacées. Sur le versant, il y a un troupeau de chevaux (on ne sait pas à qui ils appartiennent, on ne sait pas s’ils appartiennent à quelqu’un).

Le vent se mettra à souffler et l’une d’entre nous croira saisir au vol quelques mots d’italien.

Sur le replat, nous apercevrons trois garçons assis sur un énorme bloc de calcaire blanc. Ils porteront des chemises blanches et une veste bleue poussiéreuse. La lune éclairera leurs visages et les chemises blanches. Ils auront ôté un instant leurs chaussures, ils auront les pieds nus. Au pied de la roche, ils auront déposé trois baluchons multicolores. Nous leur demanderons d’où ils viennent. « De Tepelenë », dira le premier, et il sourira.« De Gjirokastër », dira le deuxième, et il sourira. « De Tirana », soufflera enfin le troisième, le plus jeune. Avant que nous repartions ils nous demanderont : « Vous n’auriez pas trois cigarettes ? Il y a des années que nous n’avons pas fumé. »

Nous ferons halte à l’orée d’un champ. Le mont Gamila sera une jeune fille qui étend ses bras vers le vide, le Smolikas, un vieillard altier ayant perdu la vue il y a des millions d’années.

À partir d’une certaine altitude les arbres deviendront blancs.

Le jour commencera à poindre et les arbres se détacheront peu à peu sur un fond plus pâle. Nous nous assiérons en tailleur ; une jeune fille se déplacera d’un groupe à l’autre à quelques centimètres du sol, un thermos à la main.

Nous nous remettrons en route et, à l’approche de la frontière, nous commencerons à discerner des voix.

Nous aurons d’abord du mal à reconnaître la langue.

Les mots se feront plus distincts à mesure de la marche.

Presque tous les mots seront des noms.

Des centaines de silhouettes surgiront des ravines et s’avanceront vers la ligne frontière en ordre dispersé, chacune avec son nom : Fotini, Athina, Spyros, Iro, Khalil, Irini, Giorgos, Kalliopi, Christina, Idriz, Katerina, Penelopi, Manos.

Un capitaine en retraite nous attendra à l’entrée d’Agios Germanos. Il portera une rame brisée sur l’épaule.

« Par là… »

Nous contournerons les maisons noires ; on dit que plus aucun être humain n’a ri dans ces forêts depuis la Guerre civile.

Certains auront noué dans leur dos une grande valise de cuir ; les plus jeunes marcheront les mains vides et, à intervalles réguliers, s’arrêteront au pied d’un arbre pour rouler à la hâte une cigarette de tabac gris.

Un réfugié syrien de deux ans et demi s’immobilisera brusquement à mi-pente et indiquera une voile sur la mer : « Le pays se réveille » ; il prononcera ces mots en grec ancien. Nous presserons le pas.

 

 

Les musiciens marcheront tout au bout du cortège.

Christos Zotos et Psarogiorgis, Yannis Papaioannou, un bouzouki léger comme une mandoline dans un sac militaire en forme d’édredon, Martha, une branche de basilic à l’oreille, Stélios, pensif, son oud dans les bras, Stratos et Katerina enlacés.

Anèstis portera sur les joues deux grosses larmes gelées.

En tête avancera le joueur de lyre aveugle.

Les lignes d’arbres s’éclairciront comme pour prendre congé ou pour nous laisser le passage.

Une frontière est un lac, un arbre, un fleuve ou une maison de briques.

Les musiciens ne joueront pas la moindre note ; c’est sans bruit, sur la pointe des pieds, que nous franchirons la frontière.

La Grèce ne nous entendra pas partir.

Nous nous déferons de nos sacs dans une grimace de soulagement puis nous coucherons derrière la ligne imaginaire en contemplant la plaine.

Le capitaine plantera la rame dans la terre ; quelqu’un montrera du doigt, en bas, le ruban blanc qui court à travers champs et mène à Sarandë ; Nikos se lèvera et cherchera la mer du regard.

Nous recommencerons à parler dans une langue étrangère.

Nous traverserons la frontière et ce n’est qu’en face, de l’autre côté de la ligne, lorsque nous nous serons assis en demi-cercle, dans les herbes hautes, à une certaine distance les uns des autres, que les musiciens commenceront à jouer.

 

 

 

 

Dimitris Alexakis, juillet 2015, Athènes

{Première publication: Mediapart, dans le cadre de la série de nouvelles « La Grèce dans un an » coordonnée par Amélie Poinssot.}

les limbes

Il y aura des files d’attente, des combats au couteau, une embarcation frêle dérivant au large de Metline, une procession de femmes portant sur le visage de longs masques d’antilope à striures blanches et noires et traversant silencieusement le nord du Mali, des militaires en guenilles courant derrière un camion dans le désert de Libye comme après un buisson emporté par le vent, des centaines puis des milliers d’hommes sur la mer d’Alboran se retournant l’un vers l’autre et se cherchant des yeux, un mineur afghan, de nom inconnu, marchant seul sur la côte de Jonic, en Calabre, un bateau sans équipage dérivant au large du canal d’Ibiza, des pêcheurs espagnols réparant leurs filets sur la plage de Calp et y voyant soudain apparaître des visages, une barque en flammes au large d’Annaba, des maisons et des champs tout au bord de la frontière turque, un adolescent clandestin disparaissant à l’arrière d’un camion, entre Patras et Ancône, des nuées d’enfants sur le port de Patras escaladant les grilles, courant vers les camions, se dispersant, réessayant quelques minutes ou heures plus tard et finissant à bout de ressources par se transformer en oiseaux, un homme d’une cinquantaine d’années et une jeune fille traversant au matin un champ de mines à la frontière gréco-turque et disparaissant eux aussi, devenant fumée, des mains et des regards à travers les grillages du centre pour demandeurs d’asile de Charleroi, Belgique, une tombe de fortune à la frontière grecque, un simple mot tracé sur le carton, “Afghan”, un téléphone cellulaire et le numéro d’un appartement de Tunis composé d’une main tremblante au milieu de la mer, une voix, une file d’attente dans le réfectoire du centre pour demandeurs d’asile de Sandholm, Danemark, l’heure de la paye sur le chantier de démolition de navires de Chittagong, Bangladesh, la silhouette de Wadim S., autour de 21 ans, immigré de Lettonie marchant au bord d’une voie ferrée près de Hambourg, la silhouette de Maiouad …, garçon de 15 ans traversant pieds nus une autoroute près de Calais, une lettre adressée à Jimmy Mubenga, 46 ans, originaire d’Angola, la silhouette penchée d’une Érythréenne de 22 ans sur la route, entre Tbilissi et Foggia, quelques mots en arabe retrouvés dans la doublure du manteau d’un mineur de nom inconnu, près de Trieste, la notification de refus à la demande d’asile déposée par Osman Rasul, 27 ans, Irakien (Nottingham), un sac de sport retrouvé dans une cellule de la prison de Langenhagen, un livre ayant appartenu à un homme de pays et de nom inconnus poignardé par un autre demandeur d’asile, à Alves, Suisse, dans un appartement loué par l’Office d’immigration, le portrait souriant d’Abdoulaye …, 20 ans, né en Côte-d’Ivoire, le portrait d’Alan Rasoul Ahmed, Irakien, qui souffrait du mal du pays, “left in limbo”, ce qui signifie en anglais “en prison” et en latin du Moyen-Âge “à la frontière de l’Enfer”, Liverpool, la photographie de Ramahdin …, Afghan de 16 ans, dans une rue de Dunkerque, en route vers l’Angleterre, une photographie d’identité de …, 15 ans, tué par l’explosion d’une bombe artisanale alors qu’il recherchait avec sa mère de la nourriture dans les poubelles du quartier de Patissia, Athènes, la photographie de … El Abbouby, 25 ans, prise à l’aide d’un téléphone portable dans une cellule de la prison San Vittore de Milan, Italie, les effets personnels de Yahya Tabbabi, 31 ans, demandeur d’asile tunisien mort au centre de détention de Vottem, une robe de jour fanée ayant appartenu à Carlos …, transsexuel brésilien de 34 ans, des papillons et des drapeaux en flammes, des mains d’enfants sur les murs de l’aire de jeux, une famille de demandeurs d’asile dans un vide de quinze étages au-dessus de Glasgow, Écosse, la main d’un homme essayant d’agripper la pointe d’un îlot au large de Léros, un enfant sortant de caravane dans le soir, marchant de Juvisy jusqu’à l’avenue Daumesnil, faisant tomber le sac au-dessous de la machine, introduisant le tournevis, faisant tomber la caisse dans le sac, à ses pieds, apercevant l’éclat de la lampe de poche du guetteur et se mettant à courir ― il y aura des clefs d’appartement et des lumières, de minuscules traits de lumières sur tout le pourtour de la Méditerranée, lumières de l’île de Samos, lumières et habitations de la plage de Chorrillo, Ceuta, lumières de Kafr el-Sheikh, lumières de la Sicile ― et des vendeurs de lumières ― « Pourquoi te couches-tu, la nuit ? » ―, il y aura des corps dans le désert du Sinaï, des corps sur la plage de Pinedo, Valencia, des corps sur les côtes de Mostaganem, des corps dans le désert algérien près de Tamanrasset, des corps sur les rivages d’Alicante, des corps sur la plage La Linea de la Conception, Cadiz, près du détroit de Gibraltar, des corps sur la plage d’Altea, Alicante, des corps sur la plage de San Juan, les marcheurs laisseront derrière eux sur le sable des bouteilles de bière légèrement inclinées, les ombres ne se projetteront pas sur la voûte du ciel, les murmures seront perdus, les paroles seront perdues, les cris seront perdus, une allumette craquée par un seul homme entre son manteau et sa paume sera la seule lumière visible à plusieurs centaines de kilomètres à la ronde, les enfants comprendront les premiers qu’une maison n’existe plus, la terre ne sera plus habitable.

 

On ne parlera pas du naufrage.

On dira seulement que le moteur s’est noyé.

On étouffera les cris, on fermera au besoin les fenêtres.

On ne parlera pas du moment où les prières s’arrêtent.

On ne parlera pas du moment où ils coulent ― ils coulent, pourtant, mais la mort n’est pas (ou n’est plus) un sujet de conversation.

 

(Bienvenue ― quelquefois, les cadavres dans l’eau sont dans un état de décomposition tel qu’on ne sait pas s’il s’agit d’un homme ou d’une femme.)

 

On glissera les corps dans des sacs à glissière, on leur donnera des numéros.

 

Il n’y aura pas de noms dans les articles de presse, dans les communiqués de la Commission pour déplorer les morts, il n’y aura pas d’articles, uniquement des dépêches : 20 morts, encore ; 80 morts, encore ; 400 morts, encore ; 6 morts, 22 disparus et 30 survivants.

Encore.

On aura cessé depuis longtemps de parler d’ouvriers, de travailleurs étrangers.

On aura depuis longtemps cessé de parler d’immigrés, on n’utilisera plus que rarement le terme de réfugiés, on traitera de clandestins.

On dira : deux Afghans, un Nord-Africain, un groupe originaire d’Érythrée, trois Sub-Sahariens.

On dira : un homme de type nord-africain.

On dira : peut-être une femme.

On dira X, entre 35 et 40 ans, peut-être du Sénégal.

 

La mer Méditerranée aura tout recouvert : leur nom, leur quartier d’origine, le métier qu’ils faisaient, leur âge, leur sexe, les photographies qu’ils portaient avec eux et, par avance, la possibilité d’en parler.

 

(Bienvenue ― bienvenue à ceux qu’on ne voit jamais dans les publicités pour les banques.)

 

On cochera l’une des causes les plus habituelles de décès :

a. noyade
b. ayant sauté d’un train
c. écrasé par un train
d. mort par pendaison
e. défenestré
f. mort sur un champ de mines / en traversant un champ de mines
g. mort de ses blessures après s’être immolé
h. mort des conséquences d’une intoxication
i. mort des suites d’une grève de la faim
j. mort des suites d’une attaque raciste
k. mort par hypothermie
l. tué par des garde-frontières / des garde-côtes
m. mort par faute de soins
n. noyé
o. mort par suffocation / d’asphyxie
p. mort en détention
q. mort dans un centre de rétention ou dans un camp de demandeurs d’asile
r. mort de froid
s. mort dans un accident de voiture
t. mort pendant la reconduite à la frontière
u. tué par la police des frontières
v. mort en essayant de franchir la frontière

 

On emploiera des acronymes pour désigner la mort, on aura des acronymes pour tout.

 

(Bienvenue ― bienvenue dans un monde sans fin.)

 

On n’essaiera pas de se figurer leurs paroles (j’aimerais beaucoup être loin, je regrette le jour du départ, j’ai peur, mélange de colère, de honte, de rouge à lèvres, besoin de partir comme de faire silence, enfants sortant de classe, gestes faits à une femme, l’amour sans un mot, les adieux en silence, les mains pour dire qu’on pleure, pas tellement l’absence des mots mais la voix de ceux que l’on aime et les enfants qui n’ont pas appris encore à parler, les souvenirs qui cessent d’appeler car il n’y a plus d’air, hommes et femmes coulant dans le même non-espace, sans yeux, sans bouche, la lumière qui avait commencé à se concentrer sur un point indéfini, légèrement brillant, à l’horizon, et on avait cru que c’était la terre, peut-être une île, toute l’étendue de la vallée cerclée par un grillage immense, peut-être électrifié, porte nulle part, point de passage nulle part mais un groupe d’hommes vêtus de blanc, certains coiffés d’une casquette sur une pelouse luisante et d’autres sortis sur le rivage sec et courant, courant retrouver la terre ferme ou mourant, une couronne d’histoires à-demi effacées sur le front, je me suis souvenu, je pensais qu’il y aurait un bateau, je pensais qu’il y aurait un port, je pensais qu’il y aurait un pont ou un salon, des papiers à montrer sur le débarcadère, dans un bureau d’immigration, qu’il y aurait des explications à donner, mais en quelle langue ?, je pensais que je parcourrais tout un pays jusqu’à trouver une place, quelque part, une femme à mes côtés, peu importe où pourvu qu’il y ait une femme, dans un village de la vallée, dans une banlieue de la ville ou dans les champs, je suis partie au soir, ce moment de l’après-midi où les ampoules blanches s’éclairent dans le ciel encore clair et où les habitants sortent et recommencent à parler, j’ai traversé le village comme si mes pas n’y pesaient plus, comme s’ils n’avaient déjà plus de poids sur les dalles du village où je suis née, sur la volée de marches conduisant à l’église du village où je suis née, est-ce que tous ceux qui partent ont ainsi l’impression d’être des criminels ?, non, finalement, je ne pars pas, c’était la seule chose à dire mais je n’ai rien dit, je me suis arrêté sous la voûte d’ombre là-bas et j’ai posé une main contre le bas-relief de marbre, là-bas, couvert de mousse, et je me suis penché sur l’eau qui filtre du rocher, là-bas, et j’ai joint mes deux mains pour former une coupe et attendu qu’elles soient pleines pour boire puis pour y plonger mon visage, une fois, deux fois, encore, et j’ai ressenti comme un picotement, sur mes traits, au-dessus de mes joues, comme une brûlure de fatigue et j’avais peur que ma mère sache quelque chose du voyage, et j’avais peur de tout ce que je ne savais pas à propos du voyage et peur d’être avalé par tout ce que je ne savais pas, que l’inconnu m’avale, le bateau n’était pas un ferry-boat aux lumières éclairées mais un zodiac de couleur jaune qu’ils poussaient dans la mer, les passagers ne montaient pas à bord par une échelle de bois sur le flanc du navire mais s’avançaient dans l’eau dans le noir presque jusqu’à mi-cuisses et se hissaient dans le canot en essayant de trouver prise sur les rebords glissants, le pays qu’ils laissaient n’était pas un port ou une ville mais une plage déserte à la périphérie, jonchée de détritus, sans lumières, il n’y avait pas d’employés de l’immigration ni de membres d’équipage, il n’y avait que le passeur, et puis deux autres, presque des adolescents, assis dans l’ombre autour du moteur et regardant, on ne voyait que leurs yeux, il n’y avait pas de papiers à donner, seulement de l’argent, l’argent était pris et disparaissait aussitôt, le 4X4 était resté garé sous la dune, quelqu’un y fumait une cigarette, un bout rougeoyant qui semblait ne jamais devoir s’éteindre et j’aurais aimé que ce moment ne finisse pas, dure indéfiniment, que nous restions là pour une éternité, les pas dans le sable devant les rouleaux blancs, la terre ferme sous nos pieds, toujours, mais tout s’est passé trop vite, nous avons presque été poussés dans le canot, sous les cris, je lui avais tendu la main pour l’aider à monter, elle m’a regardé sans sourire, je ne la connaissais pas mais c’est pourtant à elle que j’ai dit que je savais à peine nager), l’espace commun sera devenu un immense espace sans paroles.

 

Il n’y aura plus rien, maintenant. Il n’y aura plus que le froid, qui part des jambes. Il n’y aura plus que le noir de la mer et le ronflement du moteur. Il n’y aura plus que des corps qui ne parlent pas. Il n’y aura plus de pays. Il n’y a rien de pire que la mer, la nuit, dans un canot de plastique jaune à fond plat entre la Syrie et la Grèce.

 

On dira ou on ne dira pas un corps sans nom, d’à peu près 25 ans, un corps d’homme

on dira ou on ne dira pas un bébé de 8 mois, une femme de 39 ans, un homme de 30 ans, 12 hommes, 18 femmes, 28 enfants

pas de noms,

pas de pays d’origine connu,

54,

peu importe,

14,

peu importe,

40,

peu importe,

au large d’Al Huceima,

et que Frontex ait refusé ou se soit abstenu de leur porter secours n’importera pas vraiment non plus ―

on fera des propositions ―

on se dira touchés ―

on ne pourra cependant s’empêcher (ne pas céder à l’émotion)

de parler encore de la misère du monde, de signifier que ces hommes sont la misère du monde et, la fuyant, qu’ils l’apportent avec eux ―

on se souciera des enfants : on inventera pour eux le palliatif des limbes, un petit enfer plus doux où ils flotteront toujours, loin de leur mère, sans pleurer.

On ne parlera pas du moment où le moteur s’arrête. On ne parlera pas du moment où les prières s’arrêtent et surtout pas de celui où les mains cherchent l’air, où les bouches cherchent l’air, où les paroles se révulsent. On ne parlera pas du naufrage. On dira seulement que le moteur s’est noyé.

 

 


 

Dimitris Alexakis / Paris, 8-12 août 2015

[Ce texte, qui s’inspire de la « liste des morts » établie par le réseau UNITED (http://www.unitedagainstracism.org/pdfs/listofdeaths.pdf), comprend aussi une courte phrase légèrement modifiée du Peuple de Michelet à propos des limbes.]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

des fantômes

« nous ne voulons pas perdre le pays »

(Franz Kafka, La Colonie pénitentiaire)

 

Nous avons vécu longtemps dans la compagnie des fantômes et peut-être, par malheur pour nous, sommes-nous les seuls à pouvoir les décrire.

 

Négocier avec les fantômes aura sans doute été l’erreur la plus funeste de notre histoire récente ; il nous aura fallu six mois pour comprendre que les fantômes ne négocient jamais mais attendent, plus immobiles et plus silencieux qu’un sphinx, que les enfants soient épuisés.

 

Aujourd’hui, nous avons au moins la consolation de pouvoir parler et de dire qui ils sont : nous avons tout perdu.

 

Les fantômes ne connaissent pas la faim, ni la soif. Ils ne connaissent pas la colère, ni l’amour. S’ils ne dorment pas, ils ne connaissent pas l’insomnie.

Ils sont sans enfance, sans passé, sans parents et sans avenir.

Comme tous les fantômes, ils n’ont que l’apparence d’un corps : aucun d’entre nous ne pourra jamais les toucher.

 

Ils sont propres : leur seule action un tant soit peu humaine est de se laver les mains ; ils passent chaque jour de longs moments, les doigts tendus sous un jet d’eau froide, à se savonner les phalanges et la moindre articulation, le moindre repli de peau en se regardant dans un miroir immense, dans des toilettes à plafond haut, au parquet blanc et sonore, aux parois de métal brillant.

Ce sont ce qu’ils appellent leurs temps morts.

Leur image se réfléchit sur les murs lisses. Il arrive qu’ils se lavent les mains en même temps, à plusieurs, le long des blocs d’émail blanc, en file, les uns à la suite mais à distance des autres, chacun scrutant ses traits, ses ongles ; s’ils ont du goût, ce n’est que pour ce contact savonneux et liquide sur leurs paumes et sur le revers de leur main.

 

Beaucoup ne les connaissent que par les vêtements qu’ils portent ; les fantômes, comme chacun sait, sont vêtus de costumes de prix. À force de les fréquenter, nous avons cependant commencé à saisir d’imperceptibles nuances d’un costume à un autre.

Paradoxalement, les fantômes vêtus des costumes les plus colorés sont aussi les plus féroces ; inversement, ceux qui ne sourient jamais, ceux dont l’expression s’apparente à celle d’un cadavre tout juste exhumé se sont avérés être les plus conciliants, les seuls à écouter, un peu, nos arguments ; ceux-là, justement, portent des costumes gris perle et un regard d’une tristesse infinie.

 

Notre plus grande surprise aura été de découvrir que, parmi le Conseil des fantômes, siégeait aussi une femme ; nous étions persuadés que les fantômes ne pouvaient être que des hommes.

La sidération que cette découverte a provoquée en nous ne s’est pas effacée. Aujourd’hui encore, nous nous perdons en conjectures sur le rôle que cette femme fantôme a joué dans les délibérations ; certains font remarquer que la fantôme était absente au moment de la réunion du 20 juin, particulièrement critique, d’autres pensent au contraire que son absence était délibérée et a justement précipité notre perte.

La vérité se trouve sans doute à mi-chemin : l’unique fantôme femme porte probablement la même cruauté, le même degré de ruse, la même indifférence que ses collègues hommes du Conseil.

 

Ils ne crient pas et ne clignent pas des yeux.

Ils sont sans rêves, et leur cruauté même n’est pas de leur fait ; elle est inscrite dans les choses, dans le métal des monnaies, dans les longues séries de chiffres des titres de la dette, sur les écrans des Bourses, dans les fuseaux horaires ; s’ils n’ont jamais aimé, ils n’ont jamais haï non plus.

Ils sont sans rêves ; ils n’ont jamais souffert du manque, n’ont jamais traversé en songe un lac de montagne, n’ont jamais suspendu d’ampoules colorées au-dessus d’une place de village ; leurs morts, s’ils en ont, ne les visitent pas et leurs enfants, s’ils en ont, n’ont pas d’anniversaires.

Leurs plats n’ont pas d’odeur ; leurs hôpitaux sont de longs corridors vides, sans médecins ni patients ; et l’oxygène même est une valeur boursière.

Ils sont peut-être les premiers hommes libres : libérés de la mort, libérés du travail, souriants.

 

Les fantômes (à l’exception d’un seul, le plus falot, celui dont le sourire nous inspire peut-être la plus profonde tristesse) sont extraordinairement grands ; ceci explique pourquoi, en entrant pour la première fois dans la salle du Conseil, nous avons été pris de vertige : là-bas, la dimension des pièces, la longueur des couloirs, la hauteur des plafonds, la taille des lustres et la largeur des tables ― tout est à leur mesure ; cinq de nos enfants au moins pourraient se tenir endormis sur une seule de leurs montres.

 

Ils ne savent pas ce qu’est la faim.

Ils ne connaissent pas le prix du pain. Ils ne se souviennent pas d’époques où leurs ancêtres n’avaient pas autre chose à manger.

Ils ignorent le prix des voyages en car de la capitale au village et n’ont jamais dormi dans le salon de deuxième ou de troisième classe d’un navire, toutes télévisions allumées.

Ils ne vivent pas à la périphérie, dans des lotissements aux murs et balcons identiques. Ils n’ont jamais repeint de bleu la porte de leur appartement.

Ils parlent peu et se contentent le plus souvent de serrer la main de leur vis-à-vis en souriant.

 

Les fantômes gouvernent en souriant.

Nous nous sommes souvent demandé si ce sourire les quittait quelquefois, s’il n’était pas la marque d’une infirmité tournée en avantage, s’ils sourient aussi lorsqu’ils pleurent.

Mais les fantômes ne pleurent pas, ne mangent pas, ne se promènent pas dans la ville et, lorsqu’il pleut, la pluie ne les effleure jamais.

Certains pensent que ce sourire est une expression vide de sens, sans contexte, sans coordonnées affectives, une simple contraction du visage qui a pour effet de rendre le réel irréel.

D’autres font remarquer que ceux qui exécutent les ordres des fantômes ne sourient jamais, par exemple, en jetant des familles à la rue.

 

On sait que le sourire de ceux qui ont perpétuellement peur a toujours quelque chose de comique.

 

Mais de quoi ont-ils peur, les fantômes ?

De nous.

De la peur.

De la poussière et de la crasse.

De l’angoisse, des hommes et des tourments qu’ils leur infligent.

De mourir, de n’être pas vraiment des fantômes.

Du langage, des hurlements des nourrissons, des chiens et du ciel étoilé ; des nuages, car leur imagination est morte depuis longtemps.

De la mort, qu’ils pensent avoir exilée dans un univers parallèle.

De la poésie et des mots.

Des femmes.

Des vieillards.

Des enfants qui voyagent, qui sont venus seuls et qu’il faut enfermer.

 

Ils ont peur d’eux-mêmes car ils ne peuvent nommer ce qu’ils font. Ils ne peuvent pas dire : nous vous prendrons l’air. Ils ne peuvent pas dire : nous vous prendrons l’eau. Ils ne peuvent pas dire : nous vous empêcherons de respirer jusqu’à ce que vous imploriez notre aide.

Ils ne peuvent rien dire du réel et c’est pourquoi leur sourire a quelque chose d’étranglé.

 

De quoi ont-ils peur, les fantômes ?

 

Ils ont peur simplement, peut-être, de ce jour où ils cesseront d’être des fantômes ; ils savent qu’ils ne pourront passer leur vie à l’intérieur de ces tours de verre et que le jour viendra, un jour pas si lointain, où il leur faudra en sortir.

Passer le tourniquet, le premier sas, le deuxième sas, déposer à l’accueil leur accréditation et leur clef de sécurité, se défaire de leur gilet de plomb, pousser sans aide la lourde porte de verre et commencer avec hésitation à marcher seuls dans la ville, leur mallette à la main.

 

Ils savent qu’ils cesseront à l’instant d’être des fantômes pour redevenir des hommes et pensent que nous les accueillerons alors avec des cris de haine, mais ils se trompent, comme ils se sont toujours trompés : nous serons là, dehors où nous avons toujours été, à l’extérieur de la tour, sur la rue, en une foule joyeuse et émue : nos enfants rachitiques, élevés au chlorure, s’avanceront d’un pas timide et déposeront entre leurs bras de grandes gerbes de fleurs rouges ; nos suicidés les enlaceront d’un geste tendre ; nos malades leur offriront, pour leurs premiers jours en ce monde, les derniers médicaments de nos armoires à pharmacie et même les plus pauvres d’entre nous auront les larmes aux yeux.

 


 

 

Dimitris Alexakis, Athènes, 27 juillet 2015