à bientôt j’espère

L’équation de cet entre-deux-tours ne comporte pas que deux termes (la montée du néo-fascisme, la poursuite par d’autres moyens de l’œuvre de destruction néo-libérale), mais trois ― le troisième étant la division des organisations politiques et syndicales de gauche, des mouvements et des individus face au «vote barrage».

Sur fond de «corruption de la décision politique», le projet néo-libéral ne s’impose pas seulement en détruisant des solidarités mais aussi en accentuant nos divisions, pratiques et idéologiques, là où les intérêts sont communs, là, du moins, où existent des intérêts communs d’importance vitale (en termes écologiques comme de revenu, de temps, d’accès aux soins, d’éducation, de lutte contre les ségrégations urbaines et sociales, etc.)

*

Le chantage orchestré contre la Grèce par les créanciers, la BCE, le FMI et l’élite ordo-libérale européenne a entraîné à partir de juillet 2015 une division sans précédent de la gauche grecque, aboutissant à sa quasi-disparition: affaiblissement des structures de solidarité concrète et des mouvements sociaux, vague de découragement, de dépolitisation, de dépressions.

L’urgence, pour ceux qui ont à coeur, en France, de tenir tête dans les années qui viennent au projet néo-libéral, est sans doute aujourd’hui de résister au bal des passions tristes où nous entraîne cette élection présidentielle.

Le débat de ces jours, dans et à travers ses contradictions, ses oppositions, ses apories (l’alternative du second tour revêt pour nombre d’électeurs la forme d’un «choix impossible», de ce que les psychologues appellent un double bind ou une «double contrainte») ne constitue pas fatalement un facteur de division et de dissolution des solidarités politiques ou sociales, des amitiés, des liens supra ou infra-politiques qui sont le fondement de toute résistance collective.

La question est peut-être autant une question de politique que de tact: savoir jusqu’à quel point nous désirons avancer dans ces oppositions, jusqu’à quel point nous devons aussi et en même temps respecter la décision de l’autre, la tenir pour un choix politique et subjectif aussi valable que celui que nous sommes nous-mêmes conduits à prendre.

À bien des égards, par ailleurs, la contradiction passe en chacun de nous: avant que de s’exprimer dans le cadre d’un débat public, la contradiction traverse le sujet lui-même ; d’où, peut-être, la violence paradoxale de certaines prises de position.

Il n’y a, face à cette «double contrainte», pas de choix qui puisse être fondé dans l’absolu ou dans la vérité. Mais c’est justement là une dimension essentielle de la politique, de la politique qu’il s’agit de défendre.

Nous ne sommes pas seulement confrontés à un piège, à un chantage structuré et façonné par la corruption de la décision politique mais aussi à une situation peut-être inédite (porteuse d’un sens et de virtualités politiques propres) où celle / celui qui choisit de s’abstenir ou de voter pour Macron déclare en même temps comprendre un choix différent (exclusion faite du choix en faveur des néo-fascistes) : c’est la dimension du débat, qui n’est pas uniquement un moyen mais aussi une fin en soi, le cœur même de la démocratie dans son caractère inachevé, sa conflictualité, sa capacité à demeurer processus vivant, ouvert et contradictoire plutôt que forme morte.

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Le refus du fascisme reste une limite, et c’est bien ce qui rend ce débat si aigu, et si douloureux. Confrontée à une crise de gouvernance sans précédent, l’élite néo-libérale, plutôt que d’engager une réforme des institutions européennes, s’est de fait résolue à laisser les choses aller à la limite dans une sorte de quitte ou double qu’elle a d’ailleurs, comme le Brexit en témoigne, déjà largement perdu.

Ce système de domination et de gouvernance (système bancaire, économique, social autant que médiatique) a résolu de porter, pour se sauver, la situation à ce véritable point-limite que constitue l’arrivée aux portes du pouvoir de formations se réclamant plus ou moins explicitement du fascisme. Pourquoi ? La réponse tient sans doute à l’aveuglement et aux intérêts de classe de nos représentants supposés: leur incapacité structurelle à reconnaître les erreurs commises depuis (au moins) le déclenchement de la crise de 2008, cécité dont la «gestion du cas grec» porte le témoignage manifeste. (Une tentative d’explication sur le plus long terme nécessiterait de remonter au référendum contourné de 2005 et aux modalités non-démocratiques, et assumées comme telles, qui ont permis au projet de la zone euro de se réaliser.)

Le système néo-libéral, qui peut sans doute être comparé à cette aune à celui des dernières années du bloc de l’Est, traverse une crise interne en partie liée au caractère radicalement non-durable, voire fictif, du modèle économique financiarisé qui est le sien (penser à ces milliers de produits dérivés toxiques comptant parmi les actifs de la Deutsche Bank) et fait l’objet d’une remise en question profonde : le caractère aventuriste des réponses que ses responsables apportent aux revendications de la société est un signe de panique et de fragilité, mais aussi celui d’un cynisme redoutable.

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L’écrasement de la Grèce et le Brexit qui a suivi finiront-ils par jouer un rôle analogue à celui qu’a pu jouer, en Union Soviétique, l’explosion de la centrale de Tchernobyl, 3 ans seulement avant la chute du Mur ? Se trouvera-t-il un dirigeant assez lucide pour solder les comptes et entériner l’échec de l’Union Européenne sous la forme qui est aujourd’hui la sienne ? On sait que les dirigeants grecs ont longtemps porté cet espoir dans la personne d’Angela Merkel, et continuent peut-être de le faire, par pur automatisme et en l’absence de tout autre alternative à court terme. La désintégration est en marche, mais la volonté actuelle des dirigeants de la zone semble bien plutôt être celle d’une fuite en avant, de plus en plus rapide et de plus en plus erratique, au bord du gouffre.

*

Il faudrait aujourd’hui s’attacher à repenser la façon dont la «forme parti» accentue d’ores et déjà et menace de renforcer encore, en France, ces divisions que j’évoquais, de «cliver» irrémédiablement le débat, de figer en positions irréconciliables ce qui devrait demeurer un processus de délibération ouvert, de sujets à sujets (opposition entre le débat ouvert évoqué ci-dessus et les formes d’appartenance concrètes (FI, PCF, etc.) par lesquelles il passe en partie et qui tendent à le tordre, le déformer, en créant des points ou des nœuds de tension).

En constituant un point d’identité non-subjective qui surdétermine le débat et le fausse, cette appartenance partisane a tendance à figer, absolutiser les positions. Pourquoi ? Peut-être, pour esquisser un début de réponse, parce qu’elle obéit à une logique de blocs, et non à celle (forcément subjective) que je tentais d’évoquer plus haut.

C’est un autre aspect du problème, et le nouveau piège qui nous attend: la division n’est pas seulement générée par une forme de chantage adverse mais aussi par les formes d’inscription partisanes, dans leur logique propre, leur hétéronomie, leur indépendance structurelle vis-à-vis de la société, de chaque sujet et des modalités contemporaines de délibération. Si le débat se développe de façon horizontale et illustre pleinement les virtualités politiques dont les réseaux sociaux sont porteurs, la prise de décision reste, elle, foncièrement verticale.

On en revient à ce qui devrait être (et est) le fond de la modernité politique, à notre époque traversée par le mouvement des places d’un côté et l’apparition, de l’autre, d’un État post-démocratique, néo-libéral et autoritaire (ces deux dimensions étant désormais indissolubles, et complémentaires l’une de l’autre): l’invention de formes politiques nouvelles, d’une autre liaison entre mouvements sociaux, débats horizontaux entre sujets politiques (citoyens ou non) et échelon politique (problématique du pouvoir et de la mise en œuvre effective et à grande échelle d’un programme de justice et de préservation des ressources). Ma conviction (en réponse à une vision purement «mouvementiste», voire purement insurrectionnelle de la lutte des classes) est que ces termes doivent être liés et repensés ensemble.

Notre horizon commun est indissolublement lié à l’horizontalité du débat politique. La question que je posais le 24 avril («Quel sujet des multitudes?») se reformule ici comme suit: «Comment repenser une politique des sujets?»

Comment échapper à la dialectique de la forme parti, qui rassemble en même temps qu’elle divise et exclue ? Comment ne pas voir que le relatif insuccès de FI est largement dû, autant que son succès, à cette contradiction ? De quelle façon penser, collectivement, une autre dialectique entre société et politique, une dialectique reflétant l’horizontalité effective du débat politique en cours et à la faveur de laquelle le niveau de la décision serait soumis à la société, et non l’inverse ?

Comment transformer le choix vicié, sinon impossible auquel nous sommes confrontés en position à partir de laquelle penser, élaborer et inventer «le nouveau», «l’inconnu» dont parlait Baudelaire?


(vendredi 5 mai 2017)

Merci à celles et ceux ― Irène, Argyris, Paul, Marc, Philippe, Marie, Jérôme, Isabelle, Madeleine, Stéphanie, Christos, Elisabeth, Stathis, Fotini et bien d’autres… ― qui, par leurs réactions et leurs relances sur les réseaux sociaux, ont pris part à la formulation de ces lignes – ce qui ne signifie évidemment pas qu’elles/ils se trouveront en accord total avec elles… Merci, d’abord, à Chris Marker, à qui le titre et la photo ont été empruntés.

 

 

S’il te plaît, dessine-moi un silence


 

Ne bougeons pas.

Surtout.

Ne bougeons surtout pas.

Organisons dès maintenant, par notre inertie même, ce grand mouvement contre la jeunesse, les arbres, les ressources naturelles, les banquises, la pensée, que notre époque appelle.

Votons contre les arbres, contre l’eau, contre les micro-organismes du fond des océans, contre la reproduction du vivant.

Scions la branche sur laquelle nous sommes assis, encore, dans l’espoir que nous nous rattraperons à une branche plus basse, puis à une autre branche.

Attendons : le second tour, le 8 mai, les législatives, la reconstruction de la gauche ; le grand mouvement de ceux qui demeurent, pour l’heure, parfaitement immobiles.

Portons nos mains, dans le noir, sur les parois de la boîte où nous sommes. Tentons d’en apprécier les dimensions.

Rasons les murs.

Ramassons un peu d’herbe au sol.

Mâchons l’herbe pourrie.

Remâchons-la.

Encore.

Discutons de notre silence, notre absence de voix.

Figeons-nous et prêtons l’oreille : notre séjour va peut-être finir.

Gardons l’espoir. Répétons que nous garderons espoir, coûte que coûte.

Guettons un rayon de soleil, sous la porte. Un bruit de pas. Quelqu’un.

Espérons que nos geôliers se souviendront de nous, que certains, parmi eux, ne nous auront pas oublié, qu’il s’en trouvera bien un, plus humain que les autres, pour se souvenir de l’endroit où nous sommes.

Tendons l’oreille. Faisons silence.

Ne cédons pas à la panique.

Retenons notre souffle : de notre obéissance dépend notre libération.

Guettons un bruit de pas.

Un tintement de trousseau de clefs.

Un grincement de porte.

Une toux.

Attendons le gardien qui, seul, pourra nous libérer.


(vendredi 28 avril 2017)

{photographie: Stéphane Charpentier}

les limbes

Il y aura des files d’attente, des combats au couteau, une embarcation frêle dérivant au large de Metline, une procession de femmes portant sur le visage de longs masques d’antilope à striures blanches et noires et traversant silencieusement le nord du Mali, des militaires en guenilles courant derrière un camion dans le désert de Libye comme après un buisson emporté par le vent, des centaines puis des milliers d’hommes sur la mer d’Alboran se retournant l’un vers l’autre et se cherchant des yeux, un mineur afghan, de nom inconnu, marchant seul sur la côte de Jonic, en Calabre, un bateau sans équipage dérivant au large du canal d’Ibiza, des pêcheurs espagnols réparant leurs filets sur la plage de Calp et y voyant soudain apparaître des visages, une barque en flammes au large d’Annaba, des maisons et des champs tout au bord de la frontière turque, un adolescent clandestin disparaissant à l’arrière d’un camion, entre Patras et Ancône, des nuées d’enfants sur le port de Patras escaladant les grilles, courant vers les camions, se dispersant, réessayant quelques minutes ou heures plus tard et finissant à bout de ressources par se transformer en oiseaux, un homme d’une cinquantaine d’années et une jeune fille traversant au matin un champ de mines à la frontière gréco-turque et disparaissant eux aussi, devenant fumée, des mains et des regards à travers les grillages du centre pour demandeurs d’asile de Charleroi, Belgique, une tombe de fortune à la frontière grecque, un simple mot tracé sur le carton, “Afghan”, un téléphone cellulaire et le numéro d’un appartement de Tunis composé d’une main tremblante au milieu de la mer, une voix, une file d’attente dans le réfectoire du centre pour demandeurs d’asile de Sandholm, Danemark, l’heure de la paye sur le chantier de démolition de navires de Chittagong, Bangladesh, la silhouette de Wadim S., autour de 21 ans, immigré de Lettonie marchant au bord d’une voie ferrée près de Hambourg, la silhouette de Maiouad …, garçon de 15 ans traversant pieds nus une autoroute près de Calais, une lettre adressée à Jimmy Mubenga, 46 ans, originaire d’Angola, la silhouette penchée d’une Érythréenne de 22 ans sur la route, entre Tbilissi et Foggia, quelques mots en arabe retrouvés dans la doublure du manteau d’un mineur de nom inconnu, près de Trieste, la notification de refus à la demande d’asile déposée par Osman Rasul, 27 ans, Irakien (Nottingham), un sac de sport retrouvé dans une cellule de la prison de Langenhagen, un livre ayant appartenu à un homme de pays et de nom inconnus poignardé par un autre demandeur d’asile, à Alves, Suisse, dans un appartement loué par l’Office d’immigration, le portrait souriant d’Abdoulaye …, 20 ans, né en Côte-d’Ivoire, le portrait d’Alan Rasoul Ahmed, Irakien, qui souffrait du mal du pays, “left in limbo”, ce qui signifie en anglais “en prison” et en latin du Moyen-Âge “à la frontière de l’Enfer”, Liverpool, la photographie de Ramahdin …, Afghan de 16 ans, dans une rue de Dunkerque, en route vers l’Angleterre, une photographie d’identité de …, 15 ans, tué par l’explosion d’une bombe artisanale alors qu’il recherchait avec sa mère de la nourriture dans les poubelles du quartier de Patissia, Athènes, la photographie de … El Abbouby, 25 ans, prise à l’aide d’un téléphone portable dans une cellule de la prison San Vittore de Milan, Italie, les effets personnels de Yahya Tabbabi, 31 ans, demandeur d’asile tunisien mort au centre de détention de Vottem, une robe de jour fanée ayant appartenu à Carlos …, transsexuel brésilien de 34 ans, des papillons et des drapeaux en flammes, des mains d’enfants sur les murs de l’aire de jeux, une famille de demandeurs d’asile dans un vide de quinze étages au-dessus de Glasgow, Écosse, la main d’un homme essayant d’agripper la pointe d’un îlot au large de Léros, un enfant sortant de caravane dans le soir, marchant de Juvisy jusqu’à l’avenue Daumesnil, faisant tomber le sac au-dessous de la machine, introduisant le tournevis, faisant tomber la caisse dans le sac, à ses pieds, apercevant l’éclat de la lampe de poche du guetteur et se mettant à courir ― il y aura des clefs d’appartement et des lumières, de minuscules traits de lumières sur tout le pourtour de la Méditerranée, lumières de l’île de Samos, lumières et habitations de la plage de Chorrillo, Ceuta, lumières de Kafr el-Sheikh, lumières de la Sicile ― et des vendeurs de lumières ― « Pourquoi te couches-tu, la nuit ? » ―, il y aura des corps dans le désert du Sinaï, des corps sur la plage de Pinedo, Valencia, des corps sur les côtes de Mostaganem, des corps dans le désert algérien près de Tamanrasset, des corps sur les rivages d’Alicante, des corps sur la plage La Linea de la Conception, Cadiz, près du détroit de Gibraltar, des corps sur la plage d’Altea, Alicante, des corps sur la plage de San Juan, les marcheurs laisseront derrière eux sur le sable des bouteilles de bière légèrement inclinées, les ombres ne se projetteront pas sur la voûte du ciel, les murmures seront perdus, les paroles seront perdues, les cris seront perdus, une allumette craquée par un seul homme entre son manteau et sa paume sera la seule lumière visible à plusieurs centaines de kilomètres à la ronde, les enfants comprendront les premiers qu’une maison n’existe plus, la terre ne sera plus habitable.

 

On ne parlera pas du naufrage.

On dira seulement que le moteur s’est noyé.

On étouffera les cris, on fermera au besoin les fenêtres.

On ne parlera pas du moment où les prières s’arrêtent.

On ne parlera pas du moment où ils coulent ― ils coulent, pourtant, mais la mort n’est pas (ou n’est plus) un sujet de conversation.

 

(Bienvenue ― quelquefois, les cadavres dans l’eau sont dans un état de décomposition tel qu’on ne sait pas s’il s’agit d’un homme ou d’une femme.)

 

On glissera les corps dans des sacs à glissière, on leur donnera des numéros.

 

Il n’y aura pas de noms dans les articles de presse, dans les communiqués de la Commission pour déplorer les morts, il n’y aura pas d’articles, uniquement des dépêches : 20 morts, encore ; 80 morts, encore ; 400 morts, encore ; 6 morts, 22 disparus et 30 survivants.

Encore.

On aura cessé depuis longtemps de parler d’ouvriers, de travailleurs étrangers.

On aura depuis longtemps cessé de parler d’immigrés, on n’utilisera plus que rarement le terme de réfugiés, on traitera de clandestins.

On dira : deux Afghans, un Nord-Africain, un groupe originaire d’Érythrée, trois Sub-Sahariens.

On dira : un homme de type nord-africain.

On dira : peut-être une femme.

On dira X, entre 35 et 40 ans, peut-être du Sénégal.

 

La mer Méditerranée aura tout recouvert : leur nom, leur quartier d’origine, le métier qu’ils faisaient, leur âge, leur sexe, les photographies qu’ils portaient avec eux et, par avance, la possibilité d’en parler.

 

(Bienvenue ― bienvenue à ceux qu’on ne voit jamais dans les publicités pour les banques.)

 

On cochera l’une des causes les plus habituelles de décès :

a. noyade
b. ayant sauté d’un train
c. écrasé par un train
d. mort par pendaison
e. défenestré
f. mort sur un champ de mines / en traversant un champ de mines
g. mort de ses blessures après s’être immolé
h. mort des conséquences d’une intoxication
i. mort des suites d’une grève de la faim
j. mort des suites d’une attaque raciste
k. mort par hypothermie
l. tué par des garde-frontières / des garde-côtes
m. mort par faute de soins
n. noyé
o. mort par suffocation / d’asphyxie
p. mort en détention
q. mort dans un centre de rétention ou dans un camp de demandeurs d’asile
r. mort de froid
s. mort dans un accident de voiture
t. mort pendant la reconduite à la frontière
u. tué par la police des frontières
v. mort en essayant de franchir la frontière

 

On emploiera des acronymes pour désigner la mort, on aura des acronymes pour tout.

 

(Bienvenue ― bienvenue dans un monde sans fin.)

 

On n’essaiera pas de se figurer leurs paroles (j’aimerais beaucoup être loin, je regrette le jour du départ, j’ai peur, mélange de colère, de honte, de rouge à lèvres, besoin de partir comme de faire silence, enfants sortant de classe, gestes faits à une femme, l’amour sans un mot, les adieux en silence, les mains pour dire qu’on pleure, pas tellement l’absence des mots mais la voix de ceux que l’on aime et les enfants qui n’ont pas appris encore à parler, les souvenirs qui cessent d’appeler car il n’y a plus d’air, hommes et femmes coulant dans le même non-espace, sans yeux, sans bouche, la lumière qui avait commencé à se concentrer sur un point indéfini, légèrement brillant, à l’horizon, et on avait cru que c’était la terre, peut-être une île, toute l’étendue de la vallée cerclée par un grillage immense, peut-être électrifié, porte nulle part, point de passage nulle part mais un groupe d’hommes vêtus de blanc, certains coiffés d’une casquette sur une pelouse luisante et d’autres sortis sur le rivage sec et courant, courant retrouver la terre ferme ou mourant, une couronne d’histoires à-demi effacées sur le front, je me suis souvenu, je pensais qu’il y aurait un bateau, je pensais qu’il y aurait un port, je pensais qu’il y aurait un pont ou un salon, des papiers à montrer sur le débarcadère, dans un bureau d’immigration, qu’il y aurait des explications à donner, mais en quelle langue ?, je pensais que je parcourrais tout un pays jusqu’à trouver une place, quelque part, une femme à mes côtés, peu importe où pourvu qu’il y ait une femme, dans un village de la vallée, dans une banlieue de la ville ou dans les champs, je suis partie au soir, ce moment de l’après-midi où les ampoules blanches s’éclairent dans le ciel encore clair et où les habitants sortent et recommencent à parler, j’ai traversé le village comme si mes pas n’y pesaient plus, comme s’ils n’avaient déjà plus de poids sur les dalles du village où je suis née, sur la volée de marches conduisant à l’église du village où je suis née, est-ce que tous ceux qui partent ont ainsi l’impression d’être des criminels ?, non, finalement, je ne pars pas, c’était la seule chose à dire mais je n’ai rien dit, je me suis arrêté sous la voûte d’ombre là-bas et j’ai posé une main contre le bas-relief de marbre, là-bas, couvert de mousse, et je me suis penché sur l’eau qui filtre du rocher, là-bas, et j’ai joint mes deux mains pour former une coupe et attendu qu’elles soient pleines pour boire puis pour y plonger mon visage, une fois, deux fois, encore, et j’ai ressenti comme un picotement, sur mes traits, au-dessus de mes joues, comme une brûlure de fatigue et j’avais peur que ma mère sache quelque chose du voyage, et j’avais peur de tout ce que je ne savais pas à propos du voyage et peur d’être avalé par tout ce que je ne savais pas, que l’inconnu m’avale, le bateau n’était pas un ferry-boat aux lumières éclairées mais un zodiac de couleur jaune qu’ils poussaient dans la mer, les passagers ne montaient pas à bord par une échelle de bois sur le flanc du navire mais s’avançaient dans l’eau dans le noir presque jusqu’à mi-cuisses et se hissaient dans le canot en essayant de trouver prise sur les rebords glissants, le pays qu’ils laissaient n’était pas un port ou une ville mais une plage déserte à la périphérie, jonchée de détritus, sans lumières, il n’y avait pas d’employés de l’immigration ni de membres d’équipage, il n’y avait que le passeur, et puis deux autres, presque des adolescents, assis dans l’ombre autour du moteur et regardant, on ne voyait que leurs yeux, il n’y avait pas de papiers à donner, seulement de l’argent, l’argent était pris et disparaissait aussitôt, le 4X4 était resté garé sous la dune, quelqu’un y fumait une cigarette, un bout rougeoyant qui semblait ne jamais devoir s’éteindre et j’aurais aimé que ce moment ne finisse pas, dure indéfiniment, que nous restions là pour une éternité, les pas dans le sable devant les rouleaux blancs, la terre ferme sous nos pieds, toujours, mais tout s’est passé trop vite, nous avons presque été poussés dans le canot, sous les cris, je lui avais tendu la main pour l’aider à monter, elle m’a regardé sans sourire, je ne la connaissais pas mais c’est pourtant à elle que j’ai dit que je savais à peine nager), l’espace commun sera devenu un immense espace sans paroles.

 

Il n’y aura plus rien, maintenant. Il n’y aura plus que le froid, qui part des jambes. Il n’y aura plus que le noir de la mer et le ronflement du moteur. Il n’y aura plus que des corps qui ne parlent pas. Il n’y aura plus de pays. Il n’y a rien de pire que la mer, la nuit, dans un canot de plastique jaune à fond plat entre la Syrie et la Grèce.

 

On dira ou on ne dira pas un corps sans nom, d’à peu près 25 ans, un corps d’homme

on dira ou on ne dira pas un bébé de 8 mois, une femme de 39 ans, un homme de 30 ans, 12 hommes, 18 femmes, 28 enfants

pas de noms,

pas de pays d’origine connu,

54,

peu importe,

14,

peu importe,

40,

peu importe,

au large d’Al Huceima,

et que Frontex ait refusé ou se soit abstenu de leur porter secours n’importera pas vraiment non plus ―

on fera des propositions ―

on se dira touchés ―

on ne pourra cependant s’empêcher (ne pas céder à l’émotion)

de parler encore de la misère du monde, de signifier que ces hommes sont la misère du monde et, la fuyant, qu’ils l’apportent avec eux ―

on se souciera des enfants : on inventera pour eux le palliatif des limbes, un petit enfer plus doux où ils flotteront toujours, loin de leur mère, sans pleurer.

On ne parlera pas du moment où le moteur s’arrête. On ne parlera pas du moment où les prières s’arrêtent et surtout pas de celui où les mains cherchent l’air, où les bouches cherchent l’air, où les paroles se révulsent. On ne parlera pas du naufrage. On dira seulement que le moteur s’est noyé.

 

 


 

Dimitris Alexakis / Paris, 8-12 août 2015

[Ce texte, qui s’inspire de la « liste des morts » établie par le réseau UNITED (http://www.unitedagainstracism.org/pdfs/listofdeaths.pdf), comprend aussi une courte phrase légèrement modifiée du Peuple de Michelet à propos des limbes.]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

jour 12/03/2015

jours suspendus d’après l’hiver pas encore le printemps

zone ciel des heures qui passent dans la lumière sans laisser de traces

dix heures déjà mais quelque chose comme de la lumière en grève

et le mot sable qui apparaît par éclipses

et le mot blanc

et le mot dispersion

journée à faire soi-même

faire couler de l’eau

pour le café

ou tailler un crayon

relever le disjoncteur

et retenir in extremis le claquement du battant,

à côté de sa chambre

(elle dort toujours très légèrement

entre dix et onze heures)

traverser le couloir

allumer la lumière

s’y mettre

on se sent peut-être étrangement plus à l’aise

dans ce jour en moins,

en retrait, comme s’il

ne comptait pas

on travaille tout le jour dans la lumière égale

(le grain du mur

la lumière électrique

un bruissement sous les heures)

plus tard juste avant la fin du jour

on apprend qu’un ami a vieilli de vingt ans

la mémoire procède par cercles blancs autour des visages,

mais sa voix au téléphone était la même —

exactement sa voix