la canaille (de l’obscénité des puissants en général et d’Alain Finkielkraut en particulier)

Qu’un essayiste faisant partie de ce petit groupe d’éditorialistes et d’intellectuels qui depuis une vingtaine d’années ont mis l’espace médiatique français en coupe réglée revendique « le droit à la parole » à l’instar (et au milieu) de ceux qui en sont chaque jour privés est d’une malhonnêteté intellectuelle crasse, et foncièrement obscène.

Pour paraphraser Lacan, ne devient pas exclu ou privé de parole qui veut.

Phénomène médiatique, « l’exclusion » de la place de la République d’A. F., personnalité éponyme s’il en est, n’a pas d’autre but que d’éclipser (par la mise en scène qu’elle révèle, par le traitement journalistique dont elle a aussitôt fait l’objet) l’exclusion sociale de millions d’anonymes – la violence sourde ou nue de l’ordre libéral mais peut-être, surtout, et plus insidieusement, la charge conflictuelle dont le mouvement contre la loi travail est, au moins en puissance, porteur.

Car tout arrogants qu’ils puissent être, et si puissants qu’ils soient encore, ces gens ont peur, et nous sommes dangereux.

Ce tour de bonneteau (d’une exclusion réelle à une exclusion factice) poursuit toujours le même effet: gommer la dissymétrie totale des situations sociales en postulant une égalité de situation qui, dans les faits, n’existe pas ; dénoncer par ricochet, comme l’a toujours fait la bourgeoisie haussmannienne depuis le début du mouvement ouvrier et les premières insurrections parisiennes, le peuple, l’ordure, la populace, la canaille et son monde.

le message

Cependant une lettre envoyée à Lacédémone par Hippocratès, lieutenant de Mindaros, fut interceptée et portée à Athènes. Elle renfermait ces mots : « Bateaux perdus ; Mindaros  tué ; hommes ont faim ; ne savons que faire. »

Xénophon (Helléniques, Livre 1)

 

 

Le message nous parviendra dans une maison de la rue Alkiviadou, à Nea Philadelphia, à la périphérie d’Athènes. Nous aurons tout juste fini de planter un minuscule citronnier dans la cour.

Ce sera un lundi matin (la margelle de la cour, le café dans le verre à eau sur le rebord de marbre, les trois chaises en formica), il y aura du soleil.

Sur un balcon, deux enfants de cinq ans contempleront un écran noir.

Un chauffeur de taxi abandonnera son véhicule et remontera la rue d’un pas de somnambule à contre-courant des voitures.

Nous l’observerons par la petite fenêtre de la cuisine, à travers le grillage.

L’un de nos premiers voisins, originaire d’Asie mineure, sortira sur le perron en tenant à la main un seau de peinture blanche. Il portera des lunettes teintées et un polo grenat. Il tracera son nom en lettres majuscules sur le crépi du mur.

Diogène se sera évanoui. Pour la première fois en l’espace de huit ans nous ne le verrons pas assis sur le mur de l’école, à l’abri d’un mûrier mais le front tacheté de formes lumineuses, discuter avec les enfants, cracher sur le sol des épluchures de figues.

Éphialtès aura mis le feu à ses draps, à ses meubles et à ses reliques familiales, il les aura rassemblés en tas au centre de sa cour, il regardera les flammes sans prononcer un mot.

Le message sera identique à celui que les Spartiates adressèrent après la défaite, en 410 av. J.-C., aux éphores de la ville.

Nous passerons la journée à le relire comme si nous attendions qu’il nous apporte un démenti ou s’efface sous nos yeux au bout de la centième ou de la cent-unième lecture.

Le message ne s’effacera pas, ne nous révélera aucun sens caché, demeurera inchangé, identique à celui que les soldats de Sparte envoyèrent en 410 av. J.-C. aux éphores de la ville mais que les Athéniens devaient intercepter.

 

 

Nous attendrons la nuit.

Nous rangerons dans un sac de toile une brosse à dents, une bande magnétique et deux photographies aux bords légèrement brunis.

Nous essaierons de retenir les bruits.

Après la sortie de la ville, nous déciderons par gestes du chemin et de la direction à suivre.

Nous traverserons avant minuit un pont immense comme une carcasse de baleine évidée, en plein ciel.

Nous nous dirigerons vers le nord-ouest et les frontières de l’Albanie ; nous pourrons ainsi saluer Ioannina, et la maison d’Aris.

Nous traverserons un lac. Le passeur sera un vieil homme au sourire gris, au regard ébréché, vêtu d’un uniforme en lambeaux de la IIe Guerre. Au beau milieu du lac, il arrêtera l’embarcation pour nous montrer, à flanc de montagne, la maison où il vit. Nous n’apercevrons aucune maison. Il n’y aura que du noir. Seul le clapot de l’eau sous la barque produira une lumière incertaine, presque grise.

Les premiers à toucher terre n’attendront pas les suivants sur la berge. Certains se perdront, quelques familles seront séparées. (Certains réapparaîtront des mois voire des années plus tard.)

Depuis l’autre rive, un sentier fait l’ascension du mont Mitsikeli, redescend vers les villages, suit au fond d’une gorge la rive gauche d’un fleuve de la couleur turquoise d’un œil de bœuf, s’élève vers le mont Astraka et aboutit au pied d’un lac de montagne aux eaux glacées. Sur le versant, il y a un troupeau de chevaux (on ne sait pas à qui ils appartiennent, on ne sait pas s’ils appartiennent à quelqu’un).

Le vent se mettra à souffler et l’une d’entre nous croira saisir au vol quelques mots d’italien.

Sur le replat, nous apercevrons trois garçons assis sur un énorme bloc de calcaire blanc. Ils porteront des chemises blanches et une veste bleue poussiéreuse. La lune éclairera leurs visages et les chemises blanches. Ils auront ôté un instant leurs chaussures, ils auront les pieds nus. Au pied de la roche, ils auront déposé trois baluchons multicolores. Nous leur demanderons d’où ils viennent. « De Tepelenë », dira le premier, et il sourira.« De Gjirokastër », dira le deuxième, et il sourira. « De Tirana », soufflera enfin le troisième, le plus jeune. Avant que nous repartions ils nous demanderont : « Vous n’auriez pas trois cigarettes ? Il y a des années que nous n’avons pas fumé. »

Nous ferons halte à l’orée d’un champ. Le mont Gamila sera une jeune fille qui étend ses bras vers le vide, le Smolikas, un vieillard altier ayant perdu la vue il y a des millions d’années.

À partir d’une certaine altitude les arbres deviendront blancs.

Le jour commencera à poindre et les arbres se détacheront peu à peu sur un fond plus pâle. Nous nous assiérons en tailleur ; une jeune fille se déplacera d’un groupe à l’autre à quelques centimètres du sol, un thermos à la main.

Nous nous remettrons en route et, à l’approche de la frontière, nous commencerons à discerner des voix.

Nous aurons d’abord du mal à reconnaître la langue.

Les mots se feront plus distincts à mesure de la marche.

Presque tous les mots seront des noms.

Des centaines de silhouettes surgiront des ravines et s’avanceront vers la ligne frontière en ordre dispersé, chacune avec son nom : Fotini, Athina, Spyros, Iro, Khalil, Irini, Giorgos, Kalliopi, Christina, Idriz, Katerina, Penelopi, Manos.

Un capitaine en retraite nous attendra à l’entrée d’Agios Germanos. Il portera une rame brisée sur l’épaule.

« Par là… »

Nous contournerons les maisons noires ; on dit que plus aucun être humain n’a ri dans ces forêts depuis la Guerre civile.

Certains auront noué dans leur dos une grande valise de cuir ; les plus jeunes marcheront les mains vides et, à intervalles réguliers, s’arrêteront au pied d’un arbre pour rouler à la hâte une cigarette de tabac gris.

Un réfugié syrien de deux ans et demi s’immobilisera brusquement à mi-pente et indiquera une voile sur la mer : « Le pays se réveille » ; il prononcera ces mots en grec ancien. Nous presserons le pas.

 

 

Les musiciens marcheront tout au bout du cortège.

Christos Zotos et Psarogiorgis, Yannis Papaioannou, un bouzouki léger comme une mandoline dans un sac militaire en forme d’édredon, Martha, une branche de basilic à l’oreille, Stélios, pensif, son oud dans les bras, Stratos et Katerina enlacés.

Anèstis portera sur les joues deux grosses larmes gelées.

En tête avancera le joueur de lyre aveugle.

Les lignes d’arbres s’éclairciront comme pour prendre congé ou pour nous laisser le passage.

Une frontière est un lac, un arbre, un fleuve ou une maison de briques.

Les musiciens ne joueront pas la moindre note ; c’est sans bruit, sur la pointe des pieds, que nous franchirons la frontière.

La Grèce ne nous entendra pas partir.

Nous nous déferons de nos sacs dans une grimace de soulagement puis nous coucherons derrière la ligne imaginaire en contemplant la plaine.

Le capitaine plantera la rame dans la terre ; quelqu’un montrera du doigt, en bas, le ruban blanc qui court à travers champs et mène à Sarandë ; Nikos se lèvera et cherchera la mer du regard.

Nous recommencerons à parler dans une langue étrangère.

Nous traverserons la frontière et ce n’est qu’en face, de l’autre côté de la ligne, lorsque nous nous serons assis en demi-cercle, dans les herbes hautes, à une certaine distance les uns des autres, que les musiciens commenceront à jouer.

 

 

 

 

Dimitris Alexakis, juillet 2015, Athènes

{Première publication: Mediapart, dans le cadre de la série de nouvelles « La Grèce dans un an » coordonnée par Amélie Poinssot.}

les limbes

Il y aura des files d’attente, des combats au couteau, une embarcation frêle dérivant au large de Metline, une procession de femmes portant sur le visage de longs masques d’antilope à striures blanches et noires et traversant silencieusement le nord du Mali, des militaires en guenilles courant derrière un camion dans le désert de Libye comme après un buisson emporté par le vent, des centaines puis des milliers d’hommes sur la mer d’Alboran se retournant l’un vers l’autre et se cherchant des yeux, un mineur afghan, de nom inconnu, marchant seul sur la côte de Jonic, en Calabre, un bateau sans équipage dérivant au large du canal d’Ibiza, des pêcheurs espagnols réparant leurs filets sur la plage de Calp et y voyant soudain apparaître des visages, une barque en flammes au large d’Annaba, des maisons et des champs tout au bord de la frontière turque, un adolescent clandestin disparaissant à l’arrière d’un camion, entre Patras et Ancône, des nuées d’enfants sur le port de Patras escaladant les grilles, courant vers les camions, se dispersant, réessayant quelques minutes ou heures plus tard et finissant à bout de ressources par se transformer en oiseaux, un homme d’une cinquantaine d’années et une jeune fille traversant au matin un champ de mines à la frontière gréco-turque et disparaissant eux aussi, devenant fumée, des mains et des regards à travers les grillages du centre pour demandeurs d’asile de Charleroi, Belgique, une tombe de fortune à la frontière grecque, un simple mot tracé sur le carton, “Afghan”, un téléphone cellulaire et le numéro d’un appartement de Tunis composé d’une main tremblante au milieu de la mer, une voix, une file d’attente dans le réfectoire du centre pour demandeurs d’asile de Sandholm, Danemark, l’heure de la paye sur le chantier de démolition de navires de Chittagong, Bangladesh, la silhouette de Wadim S., autour de 21 ans, immigré de Lettonie marchant au bord d’une voie ferrée près de Hambourg, la silhouette de Maiouad …, garçon de 15 ans traversant pieds nus une autoroute près de Calais, une lettre adressée à Jimmy Mubenga, 46 ans, originaire d’Angola, la silhouette penchée d’une Érythréenne de 22 ans sur la route, entre Tbilissi et Foggia, quelques mots en arabe retrouvés dans la doublure du manteau d’un mineur de nom inconnu, près de Trieste, la notification de refus à la demande d’asile déposée par Osman Rasul, 27 ans, Irakien (Nottingham), un sac de sport retrouvé dans une cellule de la prison de Langenhagen, un livre ayant appartenu à un homme de pays et de nom inconnus poignardé par un autre demandeur d’asile, à Alves, Suisse, dans un appartement loué par l’Office d’immigration, le portrait souriant d’Abdoulaye …, 20 ans, né en Côte-d’Ivoire, le portrait d’Alan Rasoul Ahmed, Irakien, qui souffrait du mal du pays, “left in limbo”, ce qui signifie en anglais “en prison” et en latin du Moyen-Âge “à la frontière de l’Enfer”, Liverpool, la photographie de Ramahdin …, Afghan de 16 ans, dans une rue de Dunkerque, en route vers l’Angleterre, une photographie d’identité de …, 15 ans, tué par l’explosion d’une bombe artisanale alors qu’il recherchait avec sa mère de la nourriture dans les poubelles du quartier de Patissia, Athènes, la photographie de … El Abbouby, 25 ans, prise à l’aide d’un téléphone portable dans une cellule de la prison San Vittore de Milan, Italie, les effets personnels de Yahya Tabbabi, 31 ans, demandeur d’asile tunisien mort au centre de détention de Vottem, une robe de jour fanée ayant appartenu à Carlos …, transsexuel brésilien de 34 ans, des papillons et des drapeaux en flammes, des mains d’enfants sur les murs de l’aire de jeux, une famille de demandeurs d’asile dans un vide de quinze étages au-dessus de Glasgow, Écosse, la main d’un homme essayant d’agripper la pointe d’un îlot au large de Léros, un enfant sortant de caravane dans le soir, marchant de Juvisy jusqu’à l’avenue Daumesnil, faisant tomber le sac au-dessous de la machine, introduisant le tournevis, faisant tomber la caisse dans le sac, à ses pieds, apercevant l’éclat de la lampe de poche du guetteur et se mettant à courir ― il y aura des clefs d’appartement et des lumières, de minuscules traits de lumières sur tout le pourtour de la Méditerranée, lumières de l’île de Samos, lumières et habitations de la plage de Chorrillo, Ceuta, lumières de Kafr el-Sheikh, lumières de la Sicile ― et des vendeurs de lumières ― « Pourquoi te couches-tu, la nuit ? » ―, il y aura des corps dans le désert du Sinaï, des corps sur la plage de Pinedo, Valencia, des corps sur les côtes de Mostaganem, des corps dans le désert algérien près de Tamanrasset, des corps sur les rivages d’Alicante, des corps sur la plage La Linea de la Conception, Cadiz, près du détroit de Gibraltar, des corps sur la plage d’Altea, Alicante, des corps sur la plage de San Juan, les marcheurs laisseront derrière eux sur le sable des bouteilles de bière légèrement inclinées, les ombres ne se projetteront pas sur la voûte du ciel, les murmures seront perdus, les paroles seront perdues, les cris seront perdus, une allumette craquée par un seul homme entre son manteau et sa paume sera la seule lumière visible à plusieurs centaines de kilomètres à la ronde, les enfants comprendront les premiers qu’une maison n’existe plus, la terre ne sera plus habitable.

 

On ne parlera pas du naufrage.

On dira seulement que le moteur s’est noyé.

On étouffera les cris, on fermera au besoin les fenêtres.

On ne parlera pas du moment où les prières s’arrêtent.

On ne parlera pas du moment où ils coulent ― ils coulent, pourtant, mais la mort n’est pas (ou n’est plus) un sujet de conversation.

 

(Bienvenue ― quelquefois, les cadavres dans l’eau sont dans un état de décomposition tel qu’on ne sait pas s’il s’agit d’un homme ou d’une femme.)

 

On glissera les corps dans des sacs à glissière, on leur donnera des numéros.

 

Il n’y aura pas de noms dans les articles de presse, dans les communiqués de la Commission pour déplorer les morts, il n’y aura pas d’articles, uniquement des dépêches : 20 morts, encore ; 80 morts, encore ; 400 morts, encore ; 6 morts, 22 disparus et 30 survivants.

Encore.

On aura cessé depuis longtemps de parler d’ouvriers, de travailleurs étrangers.

On aura depuis longtemps cessé de parler d’immigrés, on n’utilisera plus que rarement le terme de réfugiés, on traitera de clandestins.

On dira : deux Afghans, un Nord-Africain, un groupe originaire d’Érythrée, trois Sub-Sahariens.

On dira : un homme de type nord-africain.

On dira : peut-être une femme.

On dira X, entre 35 et 40 ans, peut-être du Sénégal.

 

La mer Méditerranée aura tout recouvert : leur nom, leur quartier d’origine, le métier qu’ils faisaient, leur âge, leur sexe, les photographies qu’ils portaient avec eux et, par avance, la possibilité d’en parler.

 

(Bienvenue ― bienvenue à ceux qu’on ne voit jamais dans les publicités pour les banques.)

 

On cochera l’une des causes les plus habituelles de décès :

a. noyade
b. ayant sauté d’un train
c. écrasé par un train
d. mort par pendaison
e. défenestré
f. mort sur un champ de mines / en traversant un champ de mines
g. mort de ses blessures après s’être immolé
h. mort des conséquences d’une intoxication
i. mort des suites d’une grève de la faim
j. mort des suites d’une attaque raciste
k. mort par hypothermie
l. tué par des garde-frontières / des garde-côtes
m. mort par faute de soins
n. noyé
o. mort par suffocation / d’asphyxie
p. mort en détention
q. mort dans un centre de rétention ou dans un camp de demandeurs d’asile
r. mort de froid
s. mort dans un accident de voiture
t. mort pendant la reconduite à la frontière
u. tué par la police des frontières
v. mort en essayant de franchir la frontière

 

On emploiera des acronymes pour désigner la mort, on aura des acronymes pour tout.

 

(Bienvenue ― bienvenue dans un monde sans fin.)

 

On n’essaiera pas de se figurer leurs paroles (j’aimerais beaucoup être loin, je regrette le jour du départ, j’ai peur, mélange de colère, de honte, de rouge à lèvres, besoin de partir comme de faire silence, enfants sortant de classe, gestes faits à une femme, l’amour sans un mot, les adieux en silence, les mains pour dire qu’on pleure, pas tellement l’absence des mots mais la voix de ceux que l’on aime et les enfants qui n’ont pas appris encore à parler, les souvenirs qui cessent d’appeler car il n’y a plus d’air, hommes et femmes coulant dans le même non-espace, sans yeux, sans bouche, la lumière qui avait commencé à se concentrer sur un point indéfini, légèrement brillant, à l’horizon, et on avait cru que c’était la terre, peut-être une île, toute l’étendue de la vallée cerclée par un grillage immense, peut-être électrifié, porte nulle part, point de passage nulle part mais un groupe d’hommes vêtus de blanc, certains coiffés d’une casquette sur une pelouse luisante et d’autres sortis sur le rivage sec et courant, courant retrouver la terre ferme ou mourant, une couronne d’histoires à-demi effacées sur le front, je me suis souvenu, je pensais qu’il y aurait un bateau, je pensais qu’il y aurait un port, je pensais qu’il y aurait un pont ou un salon, des papiers à montrer sur le débarcadère, dans un bureau d’immigration, qu’il y aurait des explications à donner, mais en quelle langue ?, je pensais que je parcourrais tout un pays jusqu’à trouver une place, quelque part, une femme à mes côtés, peu importe où pourvu qu’il y ait une femme, dans un village de la vallée, dans une banlieue de la ville ou dans les champs, je suis partie au soir, ce moment de l’après-midi où les ampoules blanches s’éclairent dans le ciel encore clair et où les habitants sortent et recommencent à parler, j’ai traversé le village comme si mes pas n’y pesaient plus, comme s’ils n’avaient déjà plus de poids sur les dalles du village où je suis née, sur la volée de marches conduisant à l’église du village où je suis née, est-ce que tous ceux qui partent ont ainsi l’impression d’être des criminels ?, non, finalement, je ne pars pas, c’était la seule chose à dire mais je n’ai rien dit, je me suis arrêté sous la voûte d’ombre là-bas et j’ai posé une main contre le bas-relief de marbre, là-bas, couvert de mousse, et je me suis penché sur l’eau qui filtre du rocher, là-bas, et j’ai joint mes deux mains pour former une coupe et attendu qu’elles soient pleines pour boire puis pour y plonger mon visage, une fois, deux fois, encore, et j’ai ressenti comme un picotement, sur mes traits, au-dessus de mes joues, comme une brûlure de fatigue et j’avais peur que ma mère sache quelque chose du voyage, et j’avais peur de tout ce que je ne savais pas à propos du voyage et peur d’être avalé par tout ce que je ne savais pas, que l’inconnu m’avale, le bateau n’était pas un ferry-boat aux lumières éclairées mais un zodiac de couleur jaune qu’ils poussaient dans la mer, les passagers ne montaient pas à bord par une échelle de bois sur le flanc du navire mais s’avançaient dans l’eau dans le noir presque jusqu’à mi-cuisses et se hissaient dans le canot en essayant de trouver prise sur les rebords glissants, le pays qu’ils laissaient n’était pas un port ou une ville mais une plage déserte à la périphérie, jonchée de détritus, sans lumières, il n’y avait pas d’employés de l’immigration ni de membres d’équipage, il n’y avait que le passeur, et puis deux autres, presque des adolescents, assis dans l’ombre autour du moteur et regardant, on ne voyait que leurs yeux, il n’y avait pas de papiers à donner, seulement de l’argent, l’argent était pris et disparaissait aussitôt, le 4X4 était resté garé sous la dune, quelqu’un y fumait une cigarette, un bout rougeoyant qui semblait ne jamais devoir s’éteindre et j’aurais aimé que ce moment ne finisse pas, dure indéfiniment, que nous restions là pour une éternité, les pas dans le sable devant les rouleaux blancs, la terre ferme sous nos pieds, toujours, mais tout s’est passé trop vite, nous avons presque été poussés dans le canot, sous les cris, je lui avais tendu la main pour l’aider à monter, elle m’a regardé sans sourire, je ne la connaissais pas mais c’est pourtant à elle que j’ai dit que je savais à peine nager), l’espace commun sera devenu un immense espace sans paroles.

 

Il n’y aura plus rien, maintenant. Il n’y aura plus que le froid, qui part des jambes. Il n’y aura plus que le noir de la mer et le ronflement du moteur. Il n’y aura plus que des corps qui ne parlent pas. Il n’y aura plus de pays. Il n’y a rien de pire que la mer, la nuit, dans un canot de plastique jaune à fond plat entre la Syrie et la Grèce.

 

On dira ou on ne dira pas un corps sans nom, d’à peu près 25 ans, un corps d’homme

on dira ou on ne dira pas un bébé de 8 mois, une femme de 39 ans, un homme de 30 ans, 12 hommes, 18 femmes, 28 enfants

pas de noms,

pas de pays d’origine connu,

54,

peu importe,

14,

peu importe,

40,

peu importe,

au large d’Al Huceima,

et que Frontex ait refusé ou se soit abstenu de leur porter secours n’importera pas vraiment non plus ―

on fera des propositions ―

on se dira touchés ―

on ne pourra cependant s’empêcher (ne pas céder à l’émotion)

de parler encore de la misère du monde, de signifier que ces hommes sont la misère du monde et, la fuyant, qu’ils l’apportent avec eux ―

on se souciera des enfants : on inventera pour eux le palliatif des limbes, un petit enfer plus doux où ils flotteront toujours, loin de leur mère, sans pleurer.

On ne parlera pas du moment où le moteur s’arrête. On ne parlera pas du moment où les prières s’arrêtent et surtout pas de celui où les mains cherchent l’air, où les bouches cherchent l’air, où les paroles se révulsent. On ne parlera pas du naufrage. On dira seulement que le moteur s’est noyé.

 

 


 

Dimitris Alexakis / Paris, 8-12 août 2015

[Ce texte, qui s’inspire de la « liste des morts » établie par le réseau UNITED (http://www.unitedagainstracism.org/pdfs/listofdeaths.pdf), comprend aussi une courte phrase légèrement modifiée du Peuple de Michelet à propos des limbes.]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

des fantômes

« nous ne voulons pas perdre le pays »

(Franz Kafka, La Colonie pénitentiaire)

 

Nous avons vécu longtemps dans la compagnie des fantômes et peut-être, par malheur pour nous, sommes-nous les seuls à pouvoir les décrire.

 

Négocier avec les fantômes aura sans doute été l’erreur la plus funeste de notre histoire récente ; il nous aura fallu six mois pour comprendre que les fantômes ne négocient jamais mais attendent, plus immobiles et plus silencieux qu’un sphinx, que les enfants soient épuisés.

 

Aujourd’hui, nous avons au moins la consolation de pouvoir parler et de dire qui ils sont : nous avons tout perdu.

 

Les fantômes ne connaissent pas la faim, ni la soif. Ils ne connaissent pas la colère, ni l’amour. S’ils ne dorment pas, ils ne connaissent pas l’insomnie.

Ils sont sans enfance, sans passé, sans parents et sans avenir.

Comme tous les fantômes, ils n’ont que l’apparence d’un corps : aucun d’entre nous ne pourra jamais les toucher.

 

Ils sont propres : leur seule action un tant soit peu humaine est de se laver les mains ; ils passent chaque jour de longs moments, les doigts tendus sous un jet d’eau froide, à se savonner les phalanges et la moindre articulation, le moindre repli de peau en se regardant dans un miroir immense, dans des toilettes à plafond haut, au parquet blanc et sonore, aux parois de métal brillant.

Ce sont ce qu’ils appellent leurs temps morts.

Leur image se réfléchit sur les murs lisses. Il arrive qu’ils se lavent les mains en même temps, à plusieurs, le long des blocs d’émail blanc, en file, les uns à la suite mais à distance des autres, chacun scrutant ses traits, ses ongles ; s’ils ont du goût, ce n’est que pour ce contact savonneux et liquide sur leurs paumes et sur le revers de leur main.

 

Beaucoup ne les connaissent que par les vêtements qu’ils portent ; les fantômes, comme chacun sait, sont vêtus de costumes de prix. À force de les fréquenter, nous avons cependant commencé à saisir d’imperceptibles nuances d’un costume à un autre.

Paradoxalement, les fantômes vêtus des costumes les plus colorés sont aussi les plus féroces ; inversement, ceux qui ne sourient jamais, ceux dont l’expression s’apparente à celle d’un cadavre tout juste exhumé se sont avérés être les plus conciliants, les seuls à écouter, un peu, nos arguments ; ceux-là, justement, portent des costumes gris perle et un regard d’une tristesse infinie.

 

Notre plus grande surprise aura été de découvrir que, parmi le Conseil des fantômes, siégeait aussi une femme ; nous étions persuadés que les fantômes ne pouvaient être que des hommes.

La sidération que cette découverte a provoquée en nous ne s’est pas effacée. Aujourd’hui encore, nous nous perdons en conjectures sur le rôle que cette femme fantôme a joué dans les délibérations ; certains font remarquer que la fantôme était absente au moment de la réunion du 20 juin, particulièrement critique, d’autres pensent au contraire que son absence était délibérée et a justement précipité notre perte.

La vérité se trouve sans doute à mi-chemin : l’unique fantôme femme porte probablement la même cruauté, le même degré de ruse, la même indifférence que ses collègues hommes du Conseil.

 

Ils ne crient pas et ne clignent pas des yeux.

Ils sont sans rêves, et leur cruauté même n’est pas de leur fait ; elle est inscrite dans les choses, dans le métal des monnaies, dans les longues séries de chiffres des titres de la dette, sur les écrans des Bourses, dans les fuseaux horaires ; s’ils n’ont jamais aimé, ils n’ont jamais haï non plus.

Ils sont sans rêves ; ils n’ont jamais souffert du manque, n’ont jamais traversé en songe un lac de montagne, n’ont jamais suspendu d’ampoules colorées au-dessus d’une place de village ; leurs morts, s’ils en ont, ne les visitent pas et leurs enfants, s’ils en ont, n’ont pas d’anniversaires.

Leurs plats n’ont pas d’odeur ; leurs hôpitaux sont de longs corridors vides, sans médecins ni patients ; et l’oxygène même est une valeur boursière.

Ils sont peut-être les premiers hommes libres : libérés de la mort, libérés du travail, souriants.

 

Les fantômes (à l’exception d’un seul, le plus falot, celui dont le sourire nous inspire peut-être la plus profonde tristesse) sont extraordinairement grands ; ceci explique pourquoi, en entrant pour la première fois dans la salle du Conseil, nous avons été pris de vertige : là-bas, la dimension des pièces, la longueur des couloirs, la hauteur des plafonds, la taille des lustres et la largeur des tables ― tout est à leur mesure ; cinq de nos enfants au moins pourraient se tenir endormis sur une seule de leurs montres.

 

Ils ne savent pas ce qu’est la faim.

Ils ne connaissent pas le prix du pain. Ils ne se souviennent pas d’époques où leurs ancêtres n’avaient pas autre chose à manger.

Ils ignorent le prix des voyages en car de la capitale au village et n’ont jamais dormi dans le salon de deuxième ou de troisième classe d’un navire, toutes télévisions allumées.

Ils ne vivent pas à la périphérie, dans des lotissements aux murs et balcons identiques. Ils n’ont jamais repeint de bleu la porte de leur appartement.

Ils parlent peu et se contentent le plus souvent de serrer la main de leur vis-à-vis en souriant.

 

Les fantômes gouvernent en souriant.

Nous nous sommes souvent demandé si ce sourire les quittait quelquefois, s’il n’était pas la marque d’une infirmité tournée en avantage, s’ils sourient aussi lorsqu’ils pleurent.

Mais les fantômes ne pleurent pas, ne mangent pas, ne se promènent pas dans la ville et, lorsqu’il pleut, la pluie ne les effleure jamais.

Certains pensent que ce sourire est une expression vide de sens, sans contexte, sans coordonnées affectives, une simple contraction du visage qui a pour effet de rendre le réel irréel.

D’autres font remarquer que ceux qui exécutent les ordres des fantômes ne sourient jamais, par exemple, en jetant des familles à la rue.

 

On sait que le sourire de ceux qui ont perpétuellement peur a toujours quelque chose de comique.

 

Mais de quoi ont-ils peur, les fantômes ?

De nous.

De la peur.

De la poussière et de la crasse.

De l’angoisse, des hommes et des tourments qu’ils leur infligent.

De mourir, de n’être pas vraiment des fantômes.

Du langage, des hurlements des nourrissons, des chiens et du ciel étoilé ; des nuages, car leur imagination est morte depuis longtemps.

De la mort, qu’ils pensent avoir exilée dans un univers parallèle.

De la poésie et des mots.

Des femmes.

Des vieillards.

Des enfants qui voyagent, qui sont venus seuls et qu’il faut enfermer.

 

Ils ont peur d’eux-mêmes car ils ne peuvent nommer ce qu’ils font. Ils ne peuvent pas dire : nous vous prendrons l’air. Ils ne peuvent pas dire : nous vous prendrons l’eau. Ils ne peuvent pas dire : nous vous empêcherons de respirer jusqu’à ce que vous imploriez notre aide.

Ils ne peuvent rien dire du réel et c’est pourquoi leur sourire a quelque chose d’étranglé.

 

De quoi ont-ils peur, les fantômes ?

 

Ils ont peur simplement, peut-être, de ce jour où ils cesseront d’être des fantômes ; ils savent qu’ils ne pourront passer leur vie à l’intérieur de ces tours de verre et que le jour viendra, un jour pas si lointain, où il leur faudra en sortir.

Passer le tourniquet, le premier sas, le deuxième sas, déposer à l’accueil leur accréditation et leur clef de sécurité, se défaire de leur gilet de plomb, pousser sans aide la lourde porte de verre et commencer avec hésitation à marcher seuls dans la ville, leur mallette à la main.

 

Ils savent qu’ils cesseront à l’instant d’être des fantômes pour redevenir des hommes et pensent que nous les accueillerons alors avec des cris de haine, mais ils se trompent, comme ils se sont toujours trompés : nous serons là, dehors où nous avons toujours été, à l’extérieur de la tour, sur la rue, en une foule joyeuse et émue : nos enfants rachitiques, élevés au chlorure, s’avanceront d’un pas timide et déposeront entre leurs bras de grandes gerbes de fleurs rouges ; nos suicidés les enlaceront d’un geste tendre ; nos malades leur offriront, pour leurs premiers jours en ce monde, les derniers médicaments de nos armoires à pharmacie et même les plus pauvres d’entre nous auront les larmes aux yeux.

 


 

 

Dimitris Alexakis, Athènes, 27 juillet 2015

 

 

 

 

 

Yanis Varoufakis : « Un nouveau Traité de Versailles hante l’Europe »

Yanis Varoufakis : quelques réflexions concernant la déclaration finale du Sommet de la zone euro sur la Grèce

 

Dans les heures et les jours qui viennent, je prendrai place sur les bancs de l’Assemblée nationale hellénique afin de me prononcer sur le texte législatif de l’accord établi à l’issue du Sommet de la zone euro sur la Grèce. Je suis également impatient d’entendre de vive voix mes camarades Alexis Tsipras et Euclide Tsakalotos qui ont tous ces jours-ci été soumis à rude épreuve. D’ici-là, je m’abstiendrai d’émettre un jugement à propos de ce texte. En attendant, voici quelques-unes des réflexions que m’inspire la déclaration finale du Sommet de la zone euro.

 

1.

Un nouveau traité de Versailles hante l’Europe ; j’ai utilisé cette expression au printemps 2010 pour décrire le premier «plan de sauvetage» grec alors en préparation. Si cette allégorie était judicieuse à l’époque, elle s’avère malheureusement bien plus pertinente aujourd’hui.

2.

Jamais auparavant l’Union européenne n’avait pris de décision portant aussi fondamentalement atteinte au projet de l’intégration européenne. Les dirigeants européens, par le traitement qu’ils ont infligé à Alexis Tsipras et à notre gouvernement, ont porté un coup décisif à ce projet.

3.

Il s’agit, dans les faits, d’un coup mortel. Paul Krugman l’indique à juste titre: quelle que soit l’opinion que l’on peut avoir de Syriza ou de la Grèce, ce ne sont pas les Grecs ou Syriza qui ont ruiné le rêve d’une Europe démocratique et unie.

4.

En 1971, Nick Kaldor, fameux économiste de Cambridge, avait formulé la mise en garde suivante : l’instauration d’une union monétaire avant celle d’une union politique ne conduirait pas seulement à l’échec de cette union monétaire mais également à la déconstruction du projet politique européen. Bien plus tard, en 1999, le sociologue germano-britannique Ralf Dahrendorf devait à son tour avertir que l’union économique et monétaire diviserait l’Europe plutôt que de l’unir. Durant toutes ces années, j’ai eu l’espoir qu’ils se trompaient. Les pouvoirs en place à Bruxelles, Berlin et Francfort se sont aujourd’hui employés à leur donner raison.

5.

La déclaration finale publiée à l’issue de cette rencontre, hier matin, doit être lue comme un communiqué énumérant les clauses de la capitulation de la Grèce. Ce texte doit être interprété comme une déclaration confirmant que la Grèce consent à devenir un protectorat de l’Eurogroupe.

6.

La déclaration finale du Sommet de la zone euro, hier matin, n’entretient pas le moindre rapport avec l’économie et  n’a rien non plus d’un programme de réformes en mesure de tirer la Grèce de cette ornière. Elle constitue un véritable manifeste : le manifeste d’une politique de l’humiliation. Chacun ― y compris ceux qui ne nourrissent aucune sympathie pour notre gouvernement ― comprendra aisément que la liste des exigences formulées par l’Eurogroupe est aux antipodes de tout souci de décence et de toute rationalité.

7.

Ce communiqué commun abroge la souveraineté nationale sans installer pour autant à sa place de corps politique souverain, supranational et pan-européen. Les Européens, même ceux qui se préoccupent peu de la Grèce, seront bien avisés, à l’avenir, d’y prendre garde.

8.

Les représentants des médias ont dépensé une énergie énorme afin de savoir si les conditions de cette capitulation seraient adoptées par le Parlement grec et en particulier si certains députés, comme moi, rentreraient dans le rang et voteraient en faveur de ce texte. Je ne pense pas que cette question soit la plus pertinente. L’interrogation cruciale est la suivante: ces conditions offrent-elles à l’économie grecque une possibilité de reprise? C’est à l’aune de cette préoccupation que je me prononcerai durant les séances parlementaires qui s’annoncent, dans les heures et jours qui viennent. Ma plus grande inquiétude est que même un abandon complet de notre part conduirait à une aggravation de cette crise sans fin.

9. 

Cette récente rencontre au sommet ne constitue en effet rien de moins que l’aboutissement d’un coup d’Etat. En 1967, les puissances étrangères avaient eu recours aux tanks pour mettre fin à la démocratie grecque. Lors de l’entretien que j’ai accordé à Philip Adams sur les ondes de la station de radio ABC, je prétendais qu’un autre coup d’État a été orchestré en Grèce, en 2015, par des puissances étrangères qui ont, à la place de tanks, utilisé les banques grecques. En termes économiques, la principale différence est sans doute celle-ci : alors qu’en 1967 la propriété publique de la Grèce n’était pas visée, les puissances qui se trouvent, en 2015, à l’initiative du coup d’Etat ont exigé que l’ensemble des actifs de l’Etat grec soient placés au service d’une dette qui ne peut être payée et s’avère par ailleurs insoutenable.

 

Yanis Varoufakis, 14 juillet 2015

http://yanisvaroufakis.eu/2015/07/14/on-the-euro-summits-statement-on-greece-first-thoughts/

 

Traduit de l’anglais de Dimitris Alexakis

« Un référendum pour l’Europe, contre l’austérité » (Alexis Tsipras, 01/07/2015)

Allocution télévisée prononcée à Athènes le 1er juillet 2015 par le Premier ministre grec, Alexis Tsipras, en prévision du référendum du dimanche 5 juillet.

 

 

Grecques, grecs,

Nous nous trouvons aujourd’hui à un tournant de notre histoire, à un moment crucial pour l’avenir de notre pays.

Dimanche, ce n’est pas entre le maintien de notre pays dans l’euro et la sortie de la monnaie unique que nous serons appelés à choisir ― l’appartenance de la Grèce à la zone euro ne peut être contestée par personne ― mais entre l’acceptation de l’accord proposé par les Institutions et la revendication d’une solution viable ― une revendication d’autant plus forte qu’elle se sera exprimée dans les urnes.

Le peuple grec doit savoir que le gouvernement a la ferme intention de parvenir à un accord viable, porteur de perspectives.

Dès l’annonce de la tenue du référendum, nous avons de fait reçu de meilleures propositions sur la dette et sa nécessaire restructuration que celles que nous avions en mains jusqu’à vendredi. Ces propositions ne sont pas restées lettre morte. Nous avons sans délai adressé aux Institutions des contre-propositions guidées par le souci d’une solution durable ; c’est pour en discuter que s’est tenue hier une réunion extraordinaire de l’Eurogroupe qui reprendra cet après-midi. Si cette réunion aboutit à un résultat positif, nous ne nous défausserons pas, nous y répondrons sans attendre. Le gouvernement grec demeure en tout état de cause à la table des négociations et y restera jusqu’au bout. Ce gouvernement sera là, lundi, et sortira renforcé de la consultation populaire. Car le verdict du peuple a toujours plus de force que la volonté d’un gouvernement.

Je veux redire que le choix démocratique est au cœur des traditions européennes. Les peuples européens ont eu recours au référendum à plusieurs moments-clé de leur histoire. Cela a été le cas de la France, notamment, lors du référendum sur la Constitution européenne. Cela a eu lieu en Irlande : le référendum a permis de suspendre l’application du Traité de Lisbonne et a conduit à une renégociation à la faveur de laquelle des termes plus favorables ont été obtenus.

Malheureusement, dans le cas de la Grèce, d’autres poids et d’autres mesures ont été appliqués.

Jamais je n’aurais imaginé que l’Europe démocratique refuserait à un peuple le temps et l’espace nécessaires à ce que peuple puisse se prononcer souverainement sur son avenir.

Le leadership exercé par des cercles conservateurs extrêmes a conduit à la décision d’asphyxier les banques grecques, dans un but évident : déplacer le chantage, le faire porter non plus seulement le gouvernement mais aussi, désormais, sur chacun des citoyens de ce pays.

Dans une Europe se réclamant de la solidarité et du respect mutuel, il est inacceptable que les banques soient fermées pour la seule et unique raison qu’un gouvernement a décidé de rendre la parole au peuple.

Il est inacceptable que des milliers de personnes âgées ― dont les pensions, malgré l’asphyxie financière, ont heureusement pu être versées ― se retrouvent ainsi dans la tourmente.

À ces milliers de citoyens, nous devons une explication: c’est pour protéger vos retraites que nous nous battons depuis des mois, pour défendre votre droit à une retraite digne de ce nom et non à un vulgaire pourboire.

Les propositions que nous avons été sommés de signer auraient entraîné une réduction drastique de vos pensions. C’est la raison pour laquelle nous les avons rejetées et c’est pour cela que nous nous trouvons aujourd’hui en butte à des mesures de rétorsion.

Le gouvernement grec a été confronté à un ultimatum, sommé de mettre en œuvre à l’identique les politiques d’austérité et d’adopter l’ensemble des dispositions du mémorandum en attente d’application, sans le moindre volet concernant la dette et le financement.

Cet ultimatum a été rejeté.

Le moyen le plus évident de sortir de cette voie sans issue était d’en appeler au peuple, car la démocratie ne connaît pas d’impasses. C’est ce que nous faisons aujourd’hui.

Je sais parfaitement qu’en ce moment même les sirènes hurlent à la catastrophe.

Elles vous soumettent au chantage et vous appellent à voter «oui» à toutes les mesures demandées par les créanciers ― des mesures qui ne sont accompagnées d’aucune perspective de sortie de la crise.

Elles vous appellent à dire, à l’instar des députés de ces journées parlementaires de sinistre mémoire, «oui» à tout.

Elles vous appellent à vous rallier à eux et à vous faire les complices de la perpétuation des mémorandums.

Le «non», de son côté, n’est pas un simple slogan.

Le «non» est un pas décisif vers un meilleur accord, un accord que nous pourrons signer aussitôt après la consultation de dimanche.

Le «non» reflétera clairement la façon dont le peuple entend vivre dès le lendemain.

Ce «non» ne signifie pas rupture avec l’Europe mais retour à l’Europe des principes.

Voter «non», c’est faire pression en faveur d’un accord économiquement viable qui résoudra la question de la dette au lieu de la faire exploser ; qui ne sapera pas indéfiniment les efforts que nous accomplissons afin de redresser la société et l’économie grecques ; un accord socialement juste transférant sur les possédants les charges qui pesaient jusqu’alors sur les salariés et les retraités.

Un accord qui ramènera à brève échéance le pays sur les marchés internationaux et permettra à la Grèce de s’affranchir du contrôle et de la mise sous tutelle.

Un accord sur des réformes portant un coup définitif à l’enchevêtrement d’intérêts et à la corruption qui alimentent le système politique grec depuis des décennies.

Un accord permettant de répondre à la crise humanitaire, de créer un filet de sûreté pour tous ceux qui se trouvent aujourd’hui en marge, précisément à cause des politiques appliquées dans notre pays au cours de ces longues années de crise.

 

Grecques, Grecs,

J’ai pleinement conscience des difficultés présentes et je m’engage auprès de vous à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour qu’elles ne durent pas.

Certains s’évertuent à lier le résultat de la consultation de dimanche au maintien de la Grèce dans la zone euro ; ils prétendent même que j’ai le projet secret, si le «non» l’emporte, de sortir le pays de l’Union Européenne. Mais ils mentent de propos délibéré.

Ces mensonges nous ont déjà été servis, par les mêmes, au cours de la période précédente. Ceux qui les propagent rendent aujourd’hui un bien mauvais service au peuple et à l’Europe.

Vous n’ignorez pas que je m’étais porté candidat il y a un an, lors des dernières élections européennes, à la présidence de la Commission. J’avais alors eu l’occasion de dire aux Européens qu’un terme devait être mis aux politiques d’austérité, que les mémorandums ne nous permettaient pas de sortir de la crise, que le programme mis en œuvre en Grèce avait échoué, que l’Europe devait cesser de se comporter de manière antidémocratique. Quelques mois plus tard, en janvier 2015, cette analyse a été validée par le peuple. Malheureusement, certains s’obstinent en Europe à refuser de le comprendre.

Ceux qui souhaitent une Europe arc-boutée sur des logiques autoritaires, contraires à la démocratie, ceux qui veulent que l’Europe ne soit qu’une union superficielle étayée par le FMI ne sont porteurs d’aucun véritable projet pour l’Europe: ce sont des hommes politiques velléitaires, incapables de penser en Européens.

À leurs côtés, l’establishment politique grec, après avoir mis le pays en faillite, s’emploie aujourd’hui à rejeter sur nous la responsabilité de l’échec alors que nous nous efforçons d’arrêter la marche vers la catastrophe.

Ils rêvent de revenir aux affaires comme si de rien n’était. Il y a quelques jours, croyant que nous accepterions l’ultimatum, ils demandaient publiquement la nomination d’un Premier ministre de paille qui serait chargé de l’appliquer. Ils cherchent aujourd’hui à tirer le même parti du référendum.

Ils parlent de coup d’État. Mais une consultation démocratique n’est pas un coup d’État ; le coup d’État serait la mise en place d’un gouvernement imposé.

 

Grecques, Grecs,

Je veux de tout cœur vous remercier de la lucidité et du sang-froid dont vous faites preuve à chaque heure de cette difficile semaine et vous assurer que cette situation ne durera pas. Elle sera de courte durée. Les salaires et les retraites ne s’évanouiront pas. Les dépôts des citoyens qui ont choisi de ne pas transférer leur argent à l’étranger ne seront pas sacrifiés aux calculs des uns et des autres, ni au chantage.

Je m’engage personnellement à trouver une solution immédiate dès la fin du référendum.

Je vous appelle dans le même temps à soutenir cet effort de négociation ; je vous appelle à dire «non» à la poursuite de ces mémorandums qui sont en train de détruire l’Europe.

Je vous appelle à répondre par l’affirmative à la perspective d’une solution viable.

À ouvrir une page nouvelle, une page démocratique, pour un meilleur accord.

C’est la responsabilité que nous avons envers nos parents, nos enfants et nous-mêmes, et c’est notre devoir à l’égard de l’Histoire.

Je vous remercie.

 

 

source: https://www.youtube.com/watch?v=wlrkjqCiIe0

traduit du grec par Dimitris Alexakis

«Pour la souveraineté et la dignité du peuple grec» (Alexis Tsipras, Athènes, samedi 27 juin 2015)

Dans la nuit du vendredi 26 au samedi 27 juin, le Premier ministre grec Alexis Tsipras a annoncé, dans une adresse au peuple retransmise par la chaîne de télévision publique (ERT), la tenue d’un référendum sur les propositions faites à la Grèce par les « Institutions » (FMI, BCE, Commission européenne) dans le cadre des négociations sur la dette. Traduction.

 

 

« Depuis 6 mois, le gouvernement hellénique se bat dans des conditions d’asphyxie financière inouïes pour mettre en œuvre le mandat que vous lui avez confié à l’issue des élections du 25 janvier.

Un mandat qui nous enjoint de négocier avec nos partenaires pour mettre fin à l’austérité et faire en sorte que notre pays renoue avec la prospérité et la justice sociale.

Un mandat qui nous enjoint de parvenir à un accord viable, respectueux de la démocratie comme des règles de l’Union, et qui permettrait à la Grèce de sortir définitivement de la crise.

Tout au long de cette période de négociations, on nous a demandé d’appliquer les mémorandums qu’avaient signés les gouvernements précédents, mémorandums que le peuple grec a pourtant catégoriquement rejetés lors des dernières élections.

Mais nous n’avons pas un seul instant envisagé de céder.

De trahir ― autrement dit ― votre confiance.

Après cinq mois de dures négociations, nos partenaires ont malheureusement abouti, lors de l’Eurogroupe d’avant-hier, à une proposition en forme d’ultimatum, un ultimatum adressé à la démocratie grecque et au peuple hellénique.

Un ultimatum qui contrevient aux principes fondateurs et aux valeurs fondamentales de l’Europe, de la construction européenne.

La proposition faite au gouvernement fait peser sur le peuple grec de nouvelles charges, intolérables, mine la société, sape tout espoir de reprise économique en perpétuant l’incertitude et en aggravant encore les inégalités.

La proposition des Institutions comprend des mesures entraînant une dérégulation accrue du marché du travail ; des coupes dans les pensions de retraite ;  de nouvelles réductions de salaires dans le secteur public, ainsi qu’une augmentation de la TVA sur les aliments, l’hôtellerie et le tourisme ; les Institutions préconisent dans le même temps la suppression des exemptions fiscales pour la Grèce insulaire.

Ces propositions, qui portent directement atteinte aux acquis sociaux européens et aux droits fondamentaux ― droit au travail, à l’égalité et à la dignité ―, prouvent que certains de nos partenaires, que certaines de ces Institutions ne souhaitent pas parvenir à un accord viable, également profitable à toutes les parties, mais ont pour objectif d’humilier tout un peuple.

Ces propositions démontrent l’entêtement mis ― en particulier par le Fonds Monétaire International ― à défendre à tous prix une politique d’austérité extrême et punitive.

Les puissances aujourd’hui à la tête de l’Europe doivent dès lors, et plus que jamais, se hisser à la hauteur des circonstances et prendre des initiatives qui mettront fin à la crise de la dette publique grecque, une crise qui affecte d’autres pays européens et menace le futur même de l’intégration européenne.

 

Grecques et Grecs,

Nous sommes aujourd’hui porteurs d’une responsabilité historique à l’égard des luttes menées et des sacrifices consentis par le peuple grec pour la protection de la démocratie et de notre souveraineté nationale ; c’est notre responsabilité envers l’avenir de notre pays.

Cette responsabilité nous oblige à répondre à cet ultimatum en nous appuyant sur la volonté souveraine du peuple grec.

Au Conseil des Ministres qui vient de se tenir, j’ai solennellement proposé l’organisation d’un référendum afin que le peuple grec puisse se prononcer souverainement.

Cette proposition a été adoptée à l’unanimité.

Demain, l’Assemblée nationale se réunira en séance plénière extraordinaire afin d’entériner la proposition du Conseil des ministres en vue de la tenue, ce dimanche 5 juillet, d’un référendum à la faveur duquel les citoyens seront appelés à dire s’ils acceptent ou refusent la proposition faite par les Institutions.

J’ai déjà informé de ma décision le Président de la République hellénique mais aussi, par téléphone, le Président de la République française, la Chancelière de la République d’Allemagne et le président de la Banque Centrale Européenne ; demain, j’adresserai un courrier officiel aux dirigeants de l’Union Européenne et aux Institutions pour leur demander de prolonger le programme de quelques jours en sorte que le peuple grec puisse se prononcer librement, hors de toute pression et de tout chantage, conformément à la Constitution de notre pays et à la tradition démocratique européenne.

 

Grecques, Grecs,

Face à un ultimatum dont le but est de nous faire accepter une austérité extrême et humiliante, sans fin, sans perspective de redressement social et économique, je vous invite à vous prononcer souverainement, fièrement, comme l’histoire grecque vous y enjoint.

Répondons à l’autoritarisme et à l’austérité extrême par la démocratie, avec sérénité et détermination.

Que la Grèce, ce lieu qui a vu naître la démocratie, adresse une réponse démocratique retentissante à la communauté européenne, à la communauté internationale.

Je m’engage à respecter le résultat de votre choix démocratique, quel qu’il soit.

Je suis absolument sûr que votre décision fera honneur à l’histoire de notre patrie et portera au monde un message de dignité.

En ces heures cruciales, nous devons tous nous rappeler que l’Europe est la maison commune de ses peuples. Que l’Europe ne se répartit pas entre des « propriétaires » et des « invités ».

La Grèce est et demeurera une partie indissociable de l’Europe et l’Europe une partie indissociable de la Grèce.

Mais une Europe sans démocratie sera une Europe sans identité et sans boussole.

Je vous appelle tous et toutes, dans un même élan national, dans l’unité et la sérénité, à prendre les décisions que nous méritons.

Pour nous, pour les générations suivantes, pour l’histoire des Grecs.

Pour la souveraineté et la dignité de notre peuple. »

Sources :

http://webtv.ert.gr/katigories/enimerosi/minima-tou-prothipourgou-a-tsipra/

 

traduit du grec par Dimitris Alexakis

Grèce : le coup d’État ne sera pas télévisé

Les rumeurs d’élections distillées depuis deux jours par les créanciers de la Grèce, l’inquiétude pour les «Grecs qui souffrent» exprimée avant-hier sur les ondes d’une radio française par le président de la Commission (qui a bien pris soin d’ajouter que c’était du «peuple» qu’il se souciait, et non de son «gouvernement» ni de son «Parlement»), la récente douche froide de Bruxelles (la délégation hellénique face à des interlocuteurs expliquant qu’ils n’avaient pas mandat pour négocier, l’interruption consécutive de cette réunion au bout de 45 minutes), le report des négociations à la fin juin, la campagne de dénigrement du gouvernement grec orchestrée par le FMI, la Commission européenne et les principaux quotidiens allemands et français («Die Welt», «Bild», «Le Figaro», «Le Monde»), campagne à laquelle le chef de file des sociaux-démocrates allemands vient d’apporter une lourde pierre et dont l’intensité a manifestement franchi un cap depuis deux ou trois jours ― tout cela, combiné à la fuite des capitaux en cours et à l’effondrement de la Bourse d’Athènes, montre que ce à quoi nous assistons aujourd’hui n’est rien d’autre qu’une tentative de coup d’État financier et politique perpétrée contre le gouvernement grec, un gouvernement élu il y a à peine moins de cinq mois.

L’objectif semble bien être de faire tomber le gouvernement d’Alexis Tsipras en utilisant le levier de la panique bancaire et, en sapant les fondements mêmes de l’économie du pays, de réduire à néant le soutien politique que le peuple grec continue d’apporter à ses représentants.

Il s’agit d’un coup d’État invisible, sans tanks dans les rues d’Athènes, sans bain de sang, sans images, dans le droit fil de la stratégie insidieuse d’étranglement adoptée par nos «partenaires» dès le 4 février (suspension par la BCE du principal mécanisme de financement des banques grecques), dans le droit fil aussi de la stratégie qui avait conduit ces mêmes partenaires à court-circuiter en 2011 les procédures démocratiques pour placer un banquier et un technocrate (Lukas Papademos, Mario Monti) à la tête des gouvernements grec et italien.

Une tentative de coup d’État que les peuples de l’Union européenne, et le peuple grec lui-même, sont d’ores et déjà invités à cautionner.

Ces peuples doivent aujourd’hui prendre conscience que leurs représentants font aujourd’hui tout ce qui est en leur pouvoir pour renverser, au cœur de l’Europe, un gouvernement démocratiquement élu.

Dimitris Alexakis, Athènes, mardi 16 juin 2015

entre nos mains (ces jours-ci dans les rues d’Athènes)

{échos d’un débat avec Eric Noiré entamé à l’occasion du discours prononcé par Alexis Tsipras devant l’Assemblée nationale grecque, le 5 juin 2015, débat qui peut être suivi ici et }

1
« trahison », « récupération »

Le gouvernement grec peut et doit être critiqué par ceux mêmes qui l’ont porté au pouvoir ― la Présidente de l’Assemblée, Zoé Konstantopoulou, ne s’est pas privée de contester les choix effectués par Alexis Tsipras et Nikos Pappas concernant les nominations à la tête de la radio-télédiffusion publique, ERT, qui recommence ces jours-ci d’émettre sous ce nom, l’organisation de jeunesse de Syriza vient de demander la démission de Yannis Panoussis, ministre de la «Protection du citoyen» (sic) et les relations du gouvernement grec avec l’État d’Israël sont fortement contestées au sein du parti au pouvoir ― faire usage de son sens critique, faire entendre sa voix est cependant tout autre chose que de faire une croix sur la seule perspective actuelle, en Grèce, et la première tentative européenne de contestation des politiques d’austérité au niveau politique ; l’économiste marxiste et député de Syriza Costas Lapavitsas ne s’y est pas trompé, qui réaffirme l’importance des élections du 25 janvier au début d’un billet récent dans lequel il n’épargne pas, par ailleurs, les propositions adressées aux créanciers par le gouvernement grec. Parler au stade où nous en sommes de «trahison» ou de «récupération» revient à occulter la guerre à laquelle le gouvernement grec et les classes populaires grecques sont soumis depuis les élections du 25 janvier et la décision prise le 18 février par la BCE de restreindre l’émission des bons du Trésor pour la Grèce.

2
« socialisme(s) »

Si je ne parle pas de «socialisme» mais de «contestation des politiques d’austérité» c’est que je n’oublie pas que Syriza est un parti parlementaire ― le seul en mesure d’ouvrir aujourd’hui en Grèce une brèche dans le mur des politiques néo-libérales ― et que l’événement du 25 janvier demeure essentiellement un événement électoral ― et non, qu’on le veuille ou non, le produit de luttes sociales massives qui seraient parvenues à immobiliser l’économie du pays, comme ont pu le faire les grèves de 1936 ou de 1968 en France, voire à s’emparer des moyens de production, comme le mouvement des conseils ouvriers hongrois de 1956. J’écris «qu’on le veuille ou non» pour signaler que cela n’a dans une certaine mesure pas eu lieu ― pas eu lieu avec l’intensité qui permettrait de parler de «processus révolutionnaire».

De très nombreuses luttes ont eu lieu au cours de ces dernières années en Grèce, nous avons vécu une longue grève générale et plusieurs tentatives de réquisition ouvrière des moyens de production (Vio.me) et de création de circuits de production parallèles (marchés agricoles sans intermédiaires) mais l’arrivée au pouvoir de Syriza, indissociable de ces mobilisations, doit à mon sens être interprétée à la lumière d’un certain repli et d’une certaine fatigue des mouvements sociaux dans la période qui a immédiatement précédé le scrutin.

3
passer le relais, reprendre le relais

L’interprétation du vote en faveur de Syriza comme un vote de délégation faisant fond sur un repli (provisoire ?) des luttes sociales est fortement confirmée par l’absence notable de véritable mobilisation (mais surtout peut-être par la difficulté à imaginer quelles pourraient être les voies d’une telle mobilisation dans la situation du rapport de forces inédit avec les créanciers) dans les mois qui ont suivi les élections et jusqu’à aujourd’hui. On peut imaginer que des mobilisations directement liées à la production, à la réquisition des terres et des moyens de production et répondant aux besoins immédiats (occupation populaire de terrains militaires transformés en «jardins ouvriers» autogérés, par exemple, selon le modèle mis en pratique dans la banlieue de Thessalonique et répondant à la question cruciale de l’autosuffisance alimentaire) auraient été plus efficaces, plus pertinentes dans le contexte de l’arrivée au pouvoir de Syriza que de décréter, par exemple, une grève générale ― dans une économie déjà immobilisée et détruite par les politiques néo-libérales. (On pourrait presque dire que la situation qui prévaut depuis quatre ou cinq ans ici, loin d’être une situation de grève générale est à l’inverse une situation de lock-out généralisé et étendu sur une très longue période.) Mais nous n’en sommes pour le moment pas là et le «soulèvement populaire», ces jours-ci dans les rues d’Athènes, est plus une invocation sur les affiches d’Antarsya (1) qu’une réalité sociale ou qu’un sentiment partagé.

Il y a à ce niveau un blocage assez net, un effet de délégation électorale et de sidération (nous sommes en partie devenus les spectateurs de la négociation en cours) qui ne favorise pas la mobilisation ― et en parlant de mobilisation j’entends beaucoup plus des formes de production, d’appropriation de moyens de production et de lieux de vie que les formes souvent encadrées et bureaucratiques de la manifestation et de la grève.

Le fait que l’espace politique ouvert par Syriza ne puisse pour l’heure être identifié au «socialisme» (singulier de majesté qui devrait être pluralisé et redéfini à partir des expériences de luttes, de production et de vie concrètes qui se sont faites jour au cours de ces dernières années, en Grèce, en France et ailleurs) ne signifie pas pour autant qu’il doive être automatiquement confondu avec le champ social-démocrate (que beaucoup ont évidemment à l’esprit mais dont le schéma aveugle plus d’un observateur ― tellement pressé d’anticiper sur la trahison forcément en préparation qu’il rate les spécificités et les possibilités de la situation présente). Si Syriza n’est pas «le socialisme», il vaut certainement la peine de réfléchir à ce qu’il est à partir du constat de la mort de la social-démocratie ― et sans perdre le sens des possibles. (LE socialisme n’existe pas.)

4
« contradictions »

Notre chance, la spécificité de la situation grecque actuelle, ce sont les mouvements sociaux apparus au cours de la période précédente mais aussi les contradictions de Syriza : le fait que ce parti ne constitue pas (encore ?) une forme bureaucratique figée, fossile, définitivement centralisée, le fait qu’il demeure encore poreux aux mouvements sociaux, aux luttes et aux processus collectifs de réponse à la crise et à la réorganisation néo-libérale ― une réorganisation qui s’opère dans le cas de la Grèce par le vide, la table rase, la déstructuration de la production et une mise au chômage massive.

Si la réponse apportée à l’ensemble de cette séquence historique (faillite de l’État grec, crise économique, politique des mémorandums, renversement de l’Ancien Régime tenu durant une quarantaine d’années par les deux partis traditionnels et processus de négociation avec les créanciers) demeure «entre les mains» de Syriza et / ou de l’exécutif, on aura alors toutes les raisons de redouter un repositionnement du noyau dur gouvernemental et du parti (concentration des décisions par le «premier cercle» autour du Premier ministre + injonction à la discipline militante) au centre de l’espace politique, à la faveur d’un accord permettant au pays d’échapper à la faillite, avec l’appui des «classes moyennes» (pour dire vite, car cette catégorie commode demanderait certainement à être redéfinie), comme je l’avais indiqué dans un billet récent.

Si j’écris cela c’est bien sûr qu’il existe déjà plusieurs signes avant-coureurs d’une telle évolution, notamment en ce qui concerne les formes d’exercice de la politique et de l’autorité, les voies de la prise de décision ; les tensions internes autour de la nouvelle direction d’ERT, des déclarations du ministre de la Protection du Citoyen ou d’Israël auxquelles je faisais référence plus haut en sont indicatives. Il existe aussi, heureusement, de nombreux signes contraires, en provenance de la Plateforme de Gauche comme de la part de la Présidente de l’Assemblée, assez isolée, ou du groupe «53+».

Syriza n’est pas (encore) un parti classique, soumis à l’exécutif par la discipline de parti et dont le rôle se réduirait à n’être qu’une «chambre d’enregistrement» de décisions prises en haut lieu. Si les luttes sociales continuent à faire défaut, il le deviendra sûrement. La réponse dépend en grande part de la reprise de l’initiative populaire ― plus sur le terrain de la production de richesses (réquisitionner des terrains à cultiver et des structures industrielles, les exploiter à notre intérêt) que sur celui de la protestation politique (manifester contre le gouvernement) ; la réponse aux créanciers n’est pas seulement entre les mains du gouvernement ou du «parti de la gauche radicale» mais entre nos mains.

Dimitris Alexakis, (traducteur, animateur d’un espace de création dans le quartier de Kypseli, Athènes)

vendredi 12 juin 2015

(1) Antarsya: parti à la gauche de Syriza, partisan de la rupture et de la sortie de l’euro.