à bientôt j’espère

L’équation de cet entre-deux-tours ne comporte pas que deux termes (la montée du néo-fascisme, la poursuite par d’autres moyens de l’œuvre de destruction néo-libérale), mais trois ― le troisième étant la division des organisations politiques et syndicales de gauche, des mouvements et des individus face au «vote barrage».

Sur fond de «corruption de la décision politique», le projet néo-libéral ne s’impose pas seulement en détruisant des solidarités mais aussi en accentuant nos divisions, pratiques et idéologiques, là où les intérêts sont communs, là, du moins, où existent des intérêts communs d’importance vitale (en termes écologiques comme de revenu, de temps, d’accès aux soins, d’éducation, de lutte contre les ségrégations urbaines et sociales, etc.)

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Le chantage orchestré contre la Grèce par les créanciers, la BCE, le FMI et l’élite ordo-libérale européenne a entraîné à partir de juillet 2015 une division sans précédent de la gauche grecque, aboutissant à sa quasi-disparition: affaiblissement des structures de solidarité concrète et des mouvements sociaux, vague de découragement, de dépolitisation, de dépressions.

L’urgence, pour ceux qui ont à coeur, en France, de tenir tête dans les années qui viennent au projet néo-libéral, est sans doute aujourd’hui de résister au bal des passions tristes où nous entraîne cette élection présidentielle.

Le débat de ces jours, dans et à travers ses contradictions, ses oppositions, ses apories (l’alternative du second tour revêt pour nombre d’électeurs la forme d’un «choix impossible», de ce que les psychologues appellent un double bind ou une «double contrainte») ne constitue pas fatalement un facteur de division et de dissolution des solidarités politiques ou sociales, des amitiés, des liens supra ou infra-politiques qui sont le fondement de toute résistance collective.

La question est peut-être autant une question de politique que de tact: savoir jusqu’à quel point nous désirons avancer dans ces oppositions, jusqu’à quel point nous devons aussi et en même temps respecter la décision de l’autre, la tenir pour un choix politique et subjectif aussi valable que celui que nous sommes nous-mêmes conduits à prendre.

À bien des égards, par ailleurs, la contradiction passe en chacun de nous: avant que de s’exprimer dans le cadre d’un débat public, la contradiction traverse le sujet lui-même ; d’où, peut-être, la violence paradoxale de certaines prises de position.

Il n’y a, face à cette «double contrainte», pas de choix qui puisse être fondé dans l’absolu ou dans la vérité. Mais c’est justement là une dimension essentielle de la politique, de la politique qu’il s’agit de défendre.

Nous ne sommes pas seulement confrontés à un piège, à un chantage structuré et façonné par la corruption de la décision politique mais aussi à une situation peut-être inédite (porteuse d’un sens et de virtualités politiques propres) où celle / celui qui choisit de s’abstenir ou de voter pour Macron déclare en même temps comprendre un choix différent (exclusion faite du choix en faveur des néo-fascistes) : c’est la dimension du débat, qui n’est pas uniquement un moyen mais aussi une fin en soi, le cœur même de la démocratie dans son caractère inachevé, sa conflictualité, sa capacité à demeurer processus vivant, ouvert et contradictoire plutôt que forme morte.

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Le refus du fascisme reste une limite, et c’est bien ce qui rend ce débat si aigu, et si douloureux. Confrontée à une crise de gouvernance sans précédent, l’élite néo-libérale, plutôt que d’engager une réforme des institutions européennes, s’est de fait résolue à laisser les choses aller à la limite dans une sorte de quitte ou double qu’elle a d’ailleurs, comme le Brexit en témoigne, déjà largement perdu.

Ce système de domination et de gouvernance (système bancaire, économique, social autant que médiatique) a résolu de porter, pour se sauver, la situation à ce véritable point-limite que constitue l’arrivée aux portes du pouvoir de formations se réclamant plus ou moins explicitement du fascisme. Pourquoi ? La réponse tient sans doute à l’aveuglement et aux intérêts de classe de nos représentants supposés: leur incapacité structurelle à reconnaître les erreurs commises depuis (au moins) le déclenchement de la crise de 2008, cécité dont la «gestion du cas grec» porte le témoignage manifeste. (Une tentative d’explication sur le plus long terme nécessiterait de remonter au référendum contourné de 2005 et aux modalités non-démocratiques, et assumées comme telles, qui ont permis au projet de la zone euro de se réaliser.)

Le système néo-libéral, qui peut sans doute être comparé à cette aune à celui des dernières années du bloc de l’Est, traverse une crise interne en partie liée au caractère radicalement non-durable, voire fictif, du modèle économique financiarisé qui est le sien (penser à ces milliers de produits dérivés toxiques comptant parmi les actifs de la Deutsche Bank) et fait l’objet d’une remise en question profonde : le caractère aventuriste des réponses que ses responsables apportent aux revendications de la société est un signe de panique et de fragilité, mais aussi celui d’un cynisme redoutable.

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L’écrasement de la Grèce et le Brexit qui a suivi finiront-ils par jouer un rôle analogue à celui qu’a pu jouer, en Union Soviétique, l’explosion de la centrale de Tchernobyl, 3 ans seulement avant la chute du Mur ? Se trouvera-t-il un dirigeant assez lucide pour solder les comptes et entériner l’échec de l’Union Européenne sous la forme qui est aujourd’hui la sienne ? On sait que les dirigeants grecs ont longtemps porté cet espoir dans la personne d’Angela Merkel, et continuent peut-être de le faire, par pur automatisme et en l’absence de tout autre alternative à court terme. La désintégration est en marche, mais la volonté actuelle des dirigeants de la zone semble bien plutôt être celle d’une fuite en avant, de plus en plus rapide et de plus en plus erratique, au bord du gouffre.

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Il faudrait aujourd’hui s’attacher à repenser la façon dont la «forme parti» accentue d’ores et déjà et menace de renforcer encore, en France, ces divisions que j’évoquais, de «cliver» irrémédiablement le débat, de figer en positions irréconciliables ce qui devrait demeurer un processus de délibération ouvert, de sujets à sujets (opposition entre le débat ouvert évoqué ci-dessus et les formes d’appartenance concrètes (FI, PCF, etc.) par lesquelles il passe en partie et qui tendent à le tordre, le déformer, en créant des points ou des nœuds de tension).

En constituant un point d’identité non-subjective qui surdétermine le débat et le fausse, cette appartenance partisane a tendance à figer, absolutiser les positions. Pourquoi ? Peut-être, pour esquisser un début de réponse, parce qu’elle obéit à une logique de blocs, et non à celle (forcément subjective) que je tentais d’évoquer plus haut.

C’est un autre aspect du problème, et le nouveau piège qui nous attend: la division n’est pas seulement générée par une forme de chantage adverse mais aussi par les formes d’inscription partisanes, dans leur logique propre, leur hétéronomie, leur indépendance structurelle vis-à-vis de la société, de chaque sujet et des modalités contemporaines de délibération. Si le débat se développe de façon horizontale et illustre pleinement les virtualités politiques dont les réseaux sociaux sont porteurs, la prise de décision reste, elle, foncièrement verticale.

On en revient à ce qui devrait être (et est) le fond de la modernité politique, à notre époque traversée par le mouvement des places d’un côté et l’apparition, de l’autre, d’un État post-démocratique, néo-libéral et autoritaire (ces deux dimensions étant désormais indissolubles, et complémentaires l’une de l’autre): l’invention de formes politiques nouvelles, d’une autre liaison entre mouvements sociaux, débats horizontaux entre sujets politiques (citoyens ou non) et échelon politique (problématique du pouvoir et de la mise en œuvre effective et à grande échelle d’un programme de justice et de préservation des ressources). Ma conviction (en réponse à une vision purement «mouvementiste», voire purement insurrectionnelle de la lutte des classes) est que ces termes doivent être liés et repensés ensemble.

Notre horizon commun est indissolublement lié à l’horizontalité du débat politique. La question que je posais le 24 avril («Quel sujet des multitudes?») se reformule ici comme suit: «Comment repenser une politique des sujets?»

Comment échapper à la dialectique de la forme parti, qui rassemble en même temps qu’elle divise et exclue ? Comment ne pas voir que le relatif insuccès de FI est largement dû, autant que son succès, à cette contradiction ? De quelle façon penser, collectivement, une autre dialectique entre société et politique, une dialectique reflétant l’horizontalité effective du débat politique en cours et à la faveur de laquelle le niveau de la décision serait soumis à la société, et non l’inverse ?

Comment transformer le choix vicié, sinon impossible auquel nous sommes confrontés en position à partir de laquelle penser, élaborer et inventer «le nouveau», «l’inconnu» dont parlait Baudelaire?


(vendredi 5 mai 2017)

Merci à celles et ceux ― Irène, Argyris, Paul, Marc, Philippe, Marie, Jérôme, Isabelle, Madeleine, Stéphanie, Christos, Elisabeth, Stathis, Fotini et bien d’autres… ― qui, par leurs réactions et leurs relances sur les réseaux sociaux, ont pris part à la formulation de ces lignes – ce qui ne signifie évidemment pas qu’elles/ils se trouveront en accord total avec elles… Merci, d’abord, à Chris Marker, à qui le titre et la photo ont été empruntés.

 

 

Étrangers et intellectuels: les deux cibles de l’extrême-droite

en souvenir de Sadek Aïssat

1

Constitution d’un corps national ou racial opposé à celui de l’étranger et se définissant par son opposition à lui, le fascisme est aussi, et peut-être surtout, le nom d’une politique contre la pensée, d’un discours érigeant la haine de la culture (de la critique, des livres, de la solitude de l’étude comme de la vie sociale, des discussions du dimanche, au marché, dans les quartiers où les gens parlent, de la parole elle-même, de la discussion libre) en principe d’organisation politique. Le fascisme contemporain tend ainsi, quels que soient les pays où il prend racine, à réduire la figure des possédants à ceux qui détiennent un capital symbolique. Par l’effet d’un glissement aussi pervers qu’efficace, le possédant devient celui qui possède des livres, des mots, un savoir : celui qui a le temps et le loisir d’exercer sa pensée, de réfléchir, d’avoir une vie sociale et une vie politique nourrie du commerce et de la pensée des autres. Sous cet angle, l’extrême-droite peut apparaître comme la conjugaison de deux haines, de deux cibles proposées à la vindicte du plus grand nombre en guise de discours unificateur : la haine des intellectuels et la haine des étrangers, de ceux que l’on présente comme ne faisant pas partie du peuple, comme détachés du corps social — un corps préalablement identifié à la Nation, ou à la Race.

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Le fascisme a toujours deux cibles : les étrangers ou supposés tels (Juifs des années 30, Kurdes de la Turquie d’aujourd’hui) et les détenteurs de capital culturel [1]. Si elle ne s’explicite jamais ou rarement dans cette dimension duale, l’offensive porte toujours simultanément sur deux fronts en ciblant l’alliance réelle ou supposée entre les uns et les autres (intellectuels de gauche «soutenant en France les clandestins (mais indifférents au peuple)», universitaires turcs «soutenant le PKK») et en promouvant à rebours une autre alliance (antinomique) entre classe populaire nationale (ne possédant rien ou craignant de tout perdre) et propriétaires de moyens de production à grande échelle (oligarques russes, turcs, américains, etc.). Quelles que soient la bannière et l’idéologie brandies [2], ces deux attaques se nourrissent l’une l’autre. Le fait que Recep Tayyip Erdoğan fasse simultanément la chasse aux universitaires, aux écrivains et aux membres des minorités kurde et alévie [3] ne doit rien au hasard. Les thèmes de la chasse à l’étranger et de la haine des intellectuels fonctionnent, aux États-Unis, en Turquie, en Russie comme dans la rhétorique du Front National selon un système de vases communicants. Il s’agit toujours de faire d’une pierre deux coups : la pierre du fascisme doit atteindre simultanément ceux qu’elle conçoit comme étrangers au corps de la Nation [4] et ces privilégiés particuliers que sont les possesseurs de capital culturel. Le moment fasciste est celui où le système capitaliste désigne, pour se sauver, les étrangers et les intellectuels à la fureur du peuple.

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Cette stratégie s’appuie sur la division méthodiquement construite [5] d’un «peuple» divisé entre nationaux et non-nationaux, Français et étrangers, Turcs et non-Turcs, ouvriers blancs et ouvriers arabes, africains ou chinois [6]. C’est par cette division même que l’extrême-droite fait apparaître son peuple et enclenche une dynamique politique ; les succès électoraux de l’AKP, du Front National ou de Donald Trump en témoignent. La condition préalable de cette stratégie consiste à diviser le peuple selon des critères nationaux, religieux ou raciaux, à en construire une autre image en gommant le commun (conditions partagées de travail, de logement, de transports, d’accès aux soins, d’équipements urbains, etc.) au nom de différences nationales, culturelles, religieuses voire (pour les formations se réclamant explicitement du nazisme) d’une inégalité biologique fantasmée.

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À l’alliance du peuple étranger et des intellectuels de gauche, le fascisme répond par l’alliance du peuple national et du grand capital. Toute son histoire peut être lue sous cet angle : celui de la nécessité de diviser les classes populaires en période de crise et, sur cette division même, de fonder une alliance entre classe ouvrière paupérisée, classes moyennes craignant le déclassement et grandes ou très grandes fortunes. Sous des formes diverses, cette alliance est au cœur des stratégies mises en œuvre en Russie, en Turquie, aux États-Unis et est nettement repérable, en France, dans les pratiques, la généalogie, le financement et le programme du Front National.

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On comprend ainsi mieux, peut-être, quelle est dans cette configuration la fonction de l’anti-intellectualisme, la manière dont ce thème peut être mis à profit par une formation mobilisant la stratégie fasciste pour parvenir au pouvoir et s’y tenir. L’intellectuel, pour le fascisme, c’est l’anti-peuple. Pointer du doigt les possesseurs de capital culturel, les désigner pour cibles du ressentiment populaire permet notamment d’esquiver la question du capital financier, monétaire, celui de l’accumulation capitalistique en cours et de jouer, sans le dire, un capital contre un autre. La critique de l’accumulation de capital symbolique, linguistique, culturel se substitue à celle de l’accumulation de capital matériel et / ou financier à une époque, précisément, où cette dernière revêt des proportions proprement monstrueuses [7].

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Le caractère contre-nature de cette alliance n’apparaît aujourd’hui nulle part mieux qu’aux États-Unis où Donald Trump, après avoir fait campagne en s’adressant aux victimes (blanches) de la crise de 2008, place sa présidence au service de ceux qui en sont directement responsables (la finance mondialisée et radicalement dérégulée, en particulier après l’abrogation du Glass-Steagall Act, sous présidence Clinton). L’imposture crève les yeux : l’intérêt des blancs pauvres subissant les conséquences de la crise des subprimes est évidemment identique à celui des noirs et des Mexicains pauvres et radicalement opposé à celui des cadres des agences de notation ou de Morgan Stanley [8].

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Mais si elle constitue un leurre, cette nouvelle alliance n’est pas que cela : en dirigeant le ressentiment des «pauvres blancs» contre les «minorités», il s’agit peu ou prou, aussi, de proposer, dans le cadre de cette alliance, un nouveau principe de redistribution de nature identitaire. Le grand capital américain dit en substance aux «pauvres blancs» : vous serez les bénéficiaires privilégiés de la redistribution dont nous sommes en mesure, puisque nous détenons la richesse, de fixer les règles. Le fascisme propose aux nationaux une sorte de droit de préemption non sur la richesse globale, mais sur ses miettes. Il ne s’agit de rien d’autre que de prendre aux «pauvres noirs» pour donner aux «pauvres blancs» ; c’est le principe de Robin des Bois, mais tordu dans le sens de la plus grande inégalité possible. Prendre aux pauvres (étrangers) pour donner aux pauvres (nationaux), et business as usual : les miettes réparties permettront aux très riches de continuer à engranger des profits colossaux, l’objectif étant de maintenir en l’état le système d’extraction de la valeur et d’accumulation de la richesse. Cette logique est commandée par un principe de redistribution marginale, la véritable richesse demeurant bien sûr, avec les moyens de production, entre les mains des oligarques. Le principe de la préférence nationale est ce principe de redistribution à la marge sur critères culturels, nationaux ou religieux.

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L’alliance que le fascisme propose à « son peuple» repose ainsi sur une forme de paternalisme implicite : c’est le cas aux États-Unis mais aussi, de façon autrement plus efficace, dans la Russie autoritaire et oligarchique de Vladimir Poutine (qui, en matière de concentration des pouvoirs et de richesse économique, de répression des intellectuels et d’atteinte à la liberté d’expression, n’a rien à envier à ses homologues américains ou turcs, et dont le paternalisme n’est pas sans lien avec celui de son prédécesseur le plus sinistre) ; la singularité de Marine Le Pen serait de proposer une forme inédite, dans l’histoire des fascismes, de paternalisme au féminin.

2

L’anti-intellectualisme a progressivement innervé le débat politique français (que l’on se souvienne de la sortie étudiée de Nicolas Sarkozy contre La Princesse de Clèves) : dans ce discours, les «bobos» sont à la fois dénoncés comme des possesseurs de capital culturel et des défenseurs de «clandestins» ; l’intellectuel précaire actif dans les mouvements sociaux et présent auprès des personnes les plus exposées à la violence libérale est présenté comme un privilégié, son «hypocrisie», ses «privilèges» et son «confort» dénoncés («prenez donc les réfugiés chez vous»). Sous la figure du travailleur précaire stigmatisé sous le terme de «bobo», il s’agit en réalité de maximaliser le ressentiment éprouvé par une très grande partie des classes populaires à l’égard de ceux (classes moyennes éduquées, intellectuels intégrés, anciens leaders de Mai 68 ayant cédé aux sirènes néo-libérales) qui, au tournant de 1983, ont effectivement trahi les classes populaires. Dans la rhétorique de l’extrême-droite, la militante intermittente ou altermondialiste, l’instituteur accueillant des réfugiés dans la vallée du Roya ne constituent qu’une version de l’intellectuel de gauche ayant abandonné les bastions ouvriers, de cet électorat socialiste salarié en partie dominé par le corps enseignant et qui aura suivi le Parti socialiste dans tous ses renoncements, souvent sous la contrainte du «front commun contre le racisme», jusqu’à la fin.

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L’objet de la manœuvre est notamment d’entériner une coupure entre intellectuels au sens large et classes populaires (et, là où cette coupure s’est effectivement opérée, d’en tirer tout le profit possible), en gommant l’une des caractéristiques les plus massives de la transformation du travail au cours de ces dernières décennies (la prolétarisation et la massification du travail intellectuel, et ses dimensions politiques). Il s’agit d’agiter comme un épouvantail la figure des intellectuels intégrés, forcément nantis, forcément arrogants (depuis un corps enseignant fragilisé mais encore «protégé» par le régime du salariat jusqu’aux «intellectuels de plateaux») en escamotant en passant celle de la jeunesse précaire — manœuvre sans doute facilitée par le fait que les uns sont souvent les enfants des autres. Le précaire devient profiteur, le prolétaire intellectuel «abuse» de ceux qui travaillent à la sueur de leur front ; à la limite de cette logique menant directement à l’absurde, celui qui n’a rien (le migrant, le réfugié syrien fuyant la guerre) est à son tour assimilé à un «assisté».

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La stratégie de l’extrême-droite consiste ainsi à procéder par falsifications et effacements sociologiques. Tout l’enjeu, pour la gauche, consiste peut-être aujourd’hui à apercevoir que cette stratégie de falsification s’appuie pour partie sur un revirement effectif d’alliance, profite d’une rupture réelle, celle que François Hollande, dès 1983, appelait de ses vœux, celle qu’Emmanuel Macron s’apprête aujourd’hui à poursuivre : l’utilisation de l’appareil social-démocrate et de sa rhétorique au profit d’une politique de casse sociale, de destruction des solidarités.

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Contre la logique de la préférence nationale fondée sur un renversement d’alliance brutal au profit du maintien du processus d’accumulation capitaliste, contre le néo-libéralisme qui en constitue la cause majeure, une gauche à la hauteur des enjeux du XXIe siècle devrait aujourd’hui s’employer à rétablir des ponts, des convergences, des points de rassemblement, à retisser des liens, à soutenir luttes et revendications communes entre groupes sociaux que la gauche de gouvernement a contribué à opposer de manière de plus en plus violente à mesure que les années passaient : voir la répression massive contre la jeunesse, les travailleurs précaires et les syndicats à l’occasion du mouvement contre la loi Travail.

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La montée en puissance de formations d’extrême-droite à travers l’Europe s’inscrit dans une période au cours de laquelle le processus d’accumulation et les structures politiques sur lesquelles il s’appuie sont menacés par une crise systémique sans précédent et par les virtualités de recompositions politiques qu’elle entraîne (depuis les printemps arabes jusqu’à Nuit Debout en passant par la Grèce). La meilleure défense, pour le capital européen, c’est l’attaque : l’humiliation de la gauche grecque à l’été 2015 en demeure sans doute l’exemple le plus net. Le seul moyen de prospérer dans ce contexte, pour le fascisme, est de détourner dans son intérêt la colère sociale générée par la machine néo-libérale ; il lui suffit pour cela de ramasser les débris de l’écrasement de la gauche et du mouvement des places. Le fascisme est une menace mortelle mais également un spectre, un vampire prospérant sur les décombres du mouvement ouvrier et les reniements de la gauche, un fantôme qui s’efface, comme le Nosferatu de Murnau, à la lumière du jour — lorsque le peuple s’organise en fonction de ses intérêts, lorsque les mots de «justice sociale» ne s’avèrent pas être que des promesses creuses.

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Face à la menace néo-fasciste et aux rouleau compresseur néo-libéral, un début de réponse consisterait, de la part des forces de justice sociale, à contester les alliances existantes, à en déconstruire les figures, à en proposer et en reconstruire d’autres, à répondre à la division en commençant par contester pied à pied la ligne de démarcation inscrite par l’extrême-droite au cœur des classes populaires entre nationaux et non-nationaux, à rétablir l’alliance, rompue au tournant de la rigueur, entre classes moyennes formées à l’université et monde rural, monde ouvrier, chômeurs et travailleurs précaires. L’effondrement éthique et idéologique du Parti socialiste en offre aujourd’hui l’occasion.

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Les apories théoriques du «populisme de gauche» doivent également être pensées et soulignées sous cet angle : la seule démarche conséquente consiste en l’occurrence à remettre radicalement en cause l’identité nationale des classes populaires et à en rétablir une lecture strictement sociale. La grille de lecture ethnique, culturelle, nationale, religieuse (obsession de la laïcité) doit être laissée à ces chiens de garde du grand capital que sont les formations fascistes et les partis de droite.

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Qu’est-ce que le fascisme ? C’est le socialisme détourné au profit du grand capital. C’est l’ethnicisation de la contestation du grand capital, à son profit. C’est l’utilisation et la manipulation, par ce grand capital, de thèmes et de revendications forgés au sein du mouvement ouvrier. C’est aussi, aujourd’hui, en France, une stratégie de conquête du pouvoir faisant jouer et utilisant à plein la rupture effective, théorisée au mitan des années 80 par le parti socialiste français, entre classes moyennes éduquées et classes populaires. Le tournant de la rigueur date en France de 1983, la première percée électorale d’ampleur du Front National de 1984.

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Le débat est ouvert, mais l’objectif de recomposition sociologique, politique et culturelle en question pourrait peut-être être résumé comme suit : celui d’une nouvelle politique du commun. Une politique du temps partageable, de l’échange, de la vie sociale, une politique de la pensée, du droit à la pensée, du droit de chacun à la dignité politique — une politique des formes de vie sociale permettant à chacun de vivre, d’échanger et de partager son savoir : de faire société. Une politique ne s’articulant pas sur la séparation entre intellectuels et manuels, sur un «nouveau rôle» ou une «nouvelle mission» des intellectuels ne faisant au final que reproduire des cloisonnements sociologiques périmés, mais revendiquant au contraire l’accès de tous au temps de la réflexion, de l’échange et de la culture. More time, chantait Linton Kwesi Johnson, we need more time. Reste notamment à savoir si cette revendication touchant au temps n’implique pas nécessairement, aussi, une nouvelle conception du revenu, conçu comme un droit et comme une garantie analogue à celle que la Sécurité sociale a permis d’instaurer, en France, au sortir de la deuxième guerre.

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L’efficacité du discours raciste et anti-intellectualiste en période de crise tient peut-être pour partie à l’humiliation intérieure, à la souffrance sourde que constitue le fait d’être privé de capital culturel, de capital symbolique ; rien d’autre que la capacité politique même de l’être humain dans sa dimension la plus essentielle, sa dimension langagière. Rien d’étonnant, selon cette hypothèse, à ce que cette privation trouve selon les époques à s’exprimer dans une politique anti-politique : dans une politique de la haine ouvrant la porte à l’exercice de la violence nue. On serait à cet égard peut-être bien inspiré de s’interroger sur le sentiment d’inégalité linguistique des électeurs du parti de la haine : à la privation et à la violence symboliques que ce vote est susceptible de traduire et de manipuler. C’est toute la nécessité, pour la gauche, de repenser la société, l’économie, la politique et la démocratie elle-même à partir de la revendication du partage du savoir.

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La question du peuple, d’un peuple non-national, reste posée.


Dimitris Alexakis

mardi 2 mai 2017

photo: © Pavel Golovkin/AP/dpa


[1] Artistes, écrivains, universitaires, journalistes dénoncés pour leur arrogance, leur sentiment de supériorité, leur absence supposée de lien avec le peuple, leur collusion présumée avec les possesseurs de capital monétaire, financier, etc.
[2] En Turquie, par exemple, cette alliance objective se noue au nom et sous le couvert d’une idéologie islamiste, et en mobilisant tout un appareil idéologique (réseau d’instituts privés d’éducation religieuse).
[3] Et s’oppose aussi, par à coups, à la communauté arménienne.
[4] Les plus pauvres d’entre eux, les plus corvéables et non, évidemment, les investisseurs du Qatar.
[5] Au travers de textes, romans, pamphlets, discours, chansons mais aussi d’opérations coup de poing, de passages à l’acte et de démonstrations de force.
[6] Thématique du peuple véritable, authentique, voir pur, dans tous les cas légitime et porteur de droits quasi-naturels dont les étrangers l’auraient dépouillé.
[7] Penser à la façon dont le cercle d’oligarques autour de Vladimir Poutine, soutien financier du Front National français, s’est enrichi en accaparant toutes les richesses d’un pays, à la façon dont la famille du président turc et Donald Trump ont accumulé ces dernières décennies des fortunes colossales, parfois sous la forme de quasi-monopoles.
[8] A contrario, cette évidence explique pour partie le succès remporté par la campagne de Bernie Sanders, torpillée de l’intérieur même du Parti démocrate.

Le peuple hors sujet : à propos du 23 avril 2017

L’élection probable d’Emmanuel Macron au second tour des présidentielles peut être lue comme l’aboutissement du long processus de droitisation et de privatisation des communs entamé du sein du parti socialiste français à partir du tournant de la rigueur de 1983 et théorisé par des cadres tels que François Hollande, Le Drian, Jouyet (abandon des classes populaires et «nouvelle alliance» entre classes moyennes, professions libérales et patronat, pour dire les choses rapidement), processus qui a été marqué par la montée en puissance régulière du Front National.

Nous nous retrouvons ainsi aujourd’hui face à deux sujets historiques (la Nation et / ou la race d’un côté, les marchés de l’autre) qui signent tous deux l’échec des tentatives de redéfinition d’une politique sociale correspondant aux intérêts du plus grand nombre: face à ces deux sujets, la majorité sociale se retrouve privée d’expression politique, hors sujet (condamnée à choisir entre ces deux sujets ou à s’abstenir : dans tous les cas, à ne pas avoir de voix propre). Le piège se referme sur nous. Mais qui est nous?

Est-ce (sommes-nous) une multitude qui aurait vocation à devenir une, un peuple dispersé en attente d’être rassemblé — ou autre chose?

Pourquoi échouons-nous à faire émerger un sujet politique assez constant ou consistant et assez défini pour se nommer, se reconnaître lui-même, croire en sa propre force ?

Dans un contexte d’économie mondialisée, l’extrême-droite et les élites néo-libérales répondent à leur façon à la question que nous laissons en friche: les uns en promouvant le sujet national (repli, haine de l’autre), les autres en affirmant que le seul sujet qui tienne est celui des «marchés».

La stratégie de la France Insoumise aura pour partie consisté à répondre à cette question en s’efforçant de récupérer «par la gauche» les catégories de souveraineté, de peuple et de Nation.

Mais jusqu’à quel point la réponse avancée là ouvre-t-elle des perspectives?

Dans quelle mesure la stratégie reprise par Jean-Luc Mélenchon à Ernesto Laclau (La Raison populiste), Chantal Mouffe et Podemos (ne) peut-elle être lue (que) comme une stratégie de mobilisation, définie comme en miroir par l’événement électoral, mais qui pourrait cesser d’être opérante au-delà?

Dans quelle mesure la stratégie «populiste de gauche» repose-t-elle sur l’imaginaire (d’un peuple national, d’une histoire supposée commune, de références partagées) plus que sur le réel (des conditions de travail et de vie, des rapports de classe induits par la transformation et l’effritement du travail à partir du milieu des années 70)?

Dans quelle mesure en ce sens fait-elle l’impasse sur la nécessité de reconstruire «la gauche» à partir d’une analyse des groupes sociaux, des classes sociales et des modes de travail et de vie liés à cette transformation?

Dans quelle mesure la «stratégie du drapeau national» n’a-t-elle pas, ne peut-elle avoir le même sens dans un pays «subalterne» (d’Amérique Latine ou d’Europe du Sud) et dans une vieille puissance coloniale?

Dans quelle mesure cette stratégie pose-t-elle malgré tout la question d’une coalition ou d’un rassemblement des multitudes et de revendications politiques à formuler si nous voulons sortir de l’atomisation infinie des situations, luttes, modes de travail, modes d’être que les signifiants de «classe ouvrière» ou de «citoyenneté» ne recouvrent plus depuis longtemps?

L’expression «les gens» abondamment employée par Jean-Luc Mélenchon au cours de cette campagne est clairement indicative, par son flou même, de la difficulté de donner un nom à (et partant de définir) ce nouveau sujet — sujet sans nom, sujet dont le nom ne peut être (pour l’heure?) qu’approximatif, au point de faire sourire.

Quel sujet en devenir ou en puissance serons-nous en mesure dans les jours, mois et années qui viennent d’opposer au sujet national/racial fantasmé de l’extrême-droite comme au sujet prétendument apolitique et objectif des «marchés»?

La réponse consiste-t-elle à rechercher ou façonner un sujet unique fondé sur une communauté imaginaire (et risquant par là d’exclure ceux dont les références, modes de travail et d’être, «modes de jouir» sont autres que ceux de la majorité)? Ne passe-t-elle pas plutôt par une redéfinition de la production, du travail, des biens communs, de l’utilité sociale et de l’État-providence à partir du constat de la raréfaction des ressources et de l’impasse absolue que représente le modèle consumériste?

Quel sujet des multitudes? Qui a intérêt à ce que des biens communs existent? Et qui à ce que le commun soit détruit? Comment parviendrions-nous à croire en notre force si nous ne commençons pas par définir ce que sont nos intérêts vitaux?


 

Dimitris Alexakis, lundi 24 avril 2017