Athènes, 22 décembre 2017, pour mémoire

Aujourd’hui, un par un, les députés de l’ancienne “gauche radicale” grecque, au pouvoir depuis bientôt trois ans, votent en faveur de l’incarcération des militants du mouvement social qui se seront opposés à la saisie (pour dettes) d’une résidence principale et à l’expulsion locative qu’elle entraîne.

(Se seront opposés de leurs corps ; se seront interposés entre ménages ou individus endettés et agents chargés d’appliquer la sentence, de les virer de chez eux, de les mettre à la rue ; auront donc dans le langage néo-libéral fait “violence” à des dépositaires de la force publique. Existe-t-il aujourd’hui, dans la solidarité avec les réfugiés, dans la défense des droits sociaux les plus élémentaires, d’autre forme d’opposition que celle qui engage le corps et se trouve ainsi automatiquement dénoncée comme “violence” par les gouvernements européens ?)

Aujourd’hui, un par un, les députés de l’ancienne “gauche radicale” grecque votent en faveur de l’incarcération des membres de cette société incivile qui, à partir des assemblées de 2011, les a portés au pouvoir. (Pour mémoire: en 2010, encore, Syriza était une coalition à bout de souffle, privée de dynamique, de forces vives, de stratégie et surtout d’appui populaire, au bord de la scission). Le fait que cette même formation ait pu moins de deux ans plus tard se retrouver à quelques voix du pouvoir (et ait fini par l’emporter en janvier 2015) doit tout à la dynamique impulsée en 2011 par les collectifs de base apparus dans les quartiers populaires d’Athènes (ou en province, en particulier dans des luttes liées à la défense du territoire), et qui étaient très largement indépendants (et pour cause) de tout appareil préexistant.


De l’instrumentalisation du mouvement social grec par la gauche de gouvernement à sa répression pure et simple, un pas semble donc être franchi.


Les Grecs étant pour une très grande partie d’entre eux “petits propriétaires” depuis des décennies, c’est-à-dire propriétaires de leur appartement, la propriété demeure ici l’un des facteurs-clefs qui expliquent que la société n’ait pas sombré plus profondément encore ou plus vite dans le dénuement.


Il s’agit d’une mesure que ni la droite extrême ni le parti socialiste grec qui se sont succédés à la tête de l’État ou ont gouverné en association jusqu’en 2015 n’avaient eu (pour parler de nouveau en langage néo-libéral) le “courage” de prendre.

Dimitris Alexakis, 22.12.2017
Pour en savoir plus (en grec):
Précédent billet consacré à l’instrumentalisation évoquée plus haut:

à bientôt j’espère

L’équation de cet entre-deux-tours ne comporte pas que deux termes (la montée du néo-fascisme, la poursuite par d’autres moyens de l’œuvre de destruction néo-libérale), mais trois ― le troisième étant la division des organisations politiques et syndicales de gauche, des mouvements et des individus face au «vote barrage».

Sur fond de «corruption de la décision politique», le projet néo-libéral ne s’impose pas seulement en détruisant des solidarités mais aussi en accentuant nos divisions, pratiques et idéologiques, là où les intérêts sont communs, là, du moins, où existent des intérêts communs d’importance vitale (en termes écologiques comme de revenu, de temps, d’accès aux soins, d’éducation, de lutte contre les ségrégations urbaines et sociales, etc.)

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Le chantage orchestré contre la Grèce par les créanciers, la BCE, le FMI et l’élite ordo-libérale européenne a entraîné à partir de juillet 2015 une division sans précédent de la gauche grecque, aboutissant à sa quasi-disparition: affaiblissement des structures de solidarité concrète et des mouvements sociaux, vague de découragement, de dépolitisation, de dépressions.

L’urgence, pour ceux qui ont à coeur, en France, de tenir tête dans les années qui viennent au projet néo-libéral, est sans doute aujourd’hui de résister au bal des passions tristes où nous entraîne cette élection présidentielle.

Le débat de ces jours, dans et à travers ses contradictions, ses oppositions, ses apories (l’alternative du second tour revêt pour nombre d’électeurs la forme d’un «choix impossible», de ce que les psychologues appellent un double bind ou une «double contrainte») ne constitue pas fatalement un facteur de division et de dissolution des solidarités politiques ou sociales, des amitiés, des liens supra ou infra-politiques qui sont le fondement de toute résistance collective.

La question est peut-être autant une question de politique que de tact: savoir jusqu’à quel point nous désirons avancer dans ces oppositions, jusqu’à quel point nous devons aussi et en même temps respecter la décision de l’autre, la tenir pour un choix politique et subjectif aussi valable que celui que nous sommes nous-mêmes conduits à prendre.

À bien des égards, par ailleurs, la contradiction passe en chacun de nous: avant que de s’exprimer dans le cadre d’un débat public, la contradiction traverse le sujet lui-même ; d’où, peut-être, la violence paradoxale de certaines prises de position.

Il n’y a, face à cette «double contrainte», pas de choix qui puisse être fondé dans l’absolu ou dans la vérité. Mais c’est justement là une dimension essentielle de la politique, de la politique qu’il s’agit de défendre.

Nous ne sommes pas seulement confrontés à un piège, à un chantage structuré et façonné par la corruption de la décision politique mais aussi à une situation peut-être inédite (porteuse d’un sens et de virtualités politiques propres) où celle / celui qui choisit de s’abstenir ou de voter pour Macron déclare en même temps comprendre un choix différent (exclusion faite du choix en faveur des néo-fascistes) : c’est la dimension du débat, qui n’est pas uniquement un moyen mais aussi une fin en soi, le cœur même de la démocratie dans son caractère inachevé, sa conflictualité, sa capacité à demeurer processus vivant, ouvert et contradictoire plutôt que forme morte.

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Le refus du fascisme reste une limite, et c’est bien ce qui rend ce débat si aigu, et si douloureux. Confrontée à une crise de gouvernance sans précédent, l’élite néo-libérale, plutôt que d’engager une réforme des institutions européennes, s’est de fait résolue à laisser les choses aller à la limite dans une sorte de quitte ou double qu’elle a d’ailleurs, comme le Brexit en témoigne, déjà largement perdu.

Ce système de domination et de gouvernance (système bancaire, économique, social autant que médiatique) a résolu de porter, pour se sauver, la situation à ce véritable point-limite que constitue l’arrivée aux portes du pouvoir de formations se réclamant plus ou moins explicitement du fascisme. Pourquoi ? La réponse tient sans doute à l’aveuglement et aux intérêts de classe de nos représentants supposés: leur incapacité structurelle à reconnaître les erreurs commises depuis (au moins) le déclenchement de la crise de 2008, cécité dont la «gestion du cas grec» porte le témoignage manifeste. (Une tentative d’explication sur le plus long terme nécessiterait de remonter au référendum contourné de 2005 et aux modalités non-démocratiques, et assumées comme telles, qui ont permis au projet de la zone euro de se réaliser.)

Le système néo-libéral, qui peut sans doute être comparé à cette aune à celui des dernières années du bloc de l’Est, traverse une crise interne en partie liée au caractère radicalement non-durable, voire fictif, du modèle économique financiarisé qui est le sien (penser à ces milliers de produits dérivés toxiques comptant parmi les actifs de la Deutsche Bank) et fait l’objet d’une remise en question profonde : le caractère aventuriste des réponses que ses responsables apportent aux revendications de la société est un signe de panique et de fragilité, mais aussi celui d’un cynisme redoutable.

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L’écrasement de la Grèce et le Brexit qui a suivi finiront-ils par jouer un rôle analogue à celui qu’a pu jouer, en Union Soviétique, l’explosion de la centrale de Tchernobyl, 3 ans seulement avant la chute du Mur ? Se trouvera-t-il un dirigeant assez lucide pour solder les comptes et entériner l’échec de l’Union Européenne sous la forme qui est aujourd’hui la sienne ? On sait que les dirigeants grecs ont longtemps porté cet espoir dans la personne d’Angela Merkel, et continuent peut-être de le faire, par pur automatisme et en l’absence de tout autre alternative à court terme. La désintégration est en marche, mais la volonté actuelle des dirigeants de la zone semble bien plutôt être celle d’une fuite en avant, de plus en plus rapide et de plus en plus erratique, au bord du gouffre.

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Il faudrait aujourd’hui s’attacher à repenser la façon dont la «forme parti» accentue d’ores et déjà et menace de renforcer encore, en France, ces divisions que j’évoquais, de «cliver» irrémédiablement le débat, de figer en positions irréconciliables ce qui devrait demeurer un processus de délibération ouvert, de sujets à sujets (opposition entre le débat ouvert évoqué ci-dessus et les formes d’appartenance concrètes (FI, PCF, etc.) par lesquelles il passe en partie et qui tendent à le tordre, le déformer, en créant des points ou des nœuds de tension).

En constituant un point d’identité non-subjective qui surdétermine le débat et le fausse, cette appartenance partisane a tendance à figer, absolutiser les positions. Pourquoi ? Peut-être, pour esquisser un début de réponse, parce qu’elle obéit à une logique de blocs, et non à celle (forcément subjective) que je tentais d’évoquer plus haut.

C’est un autre aspect du problème, et le nouveau piège qui nous attend: la division n’est pas seulement générée par une forme de chantage adverse mais aussi par les formes d’inscription partisanes, dans leur logique propre, leur hétéronomie, leur indépendance structurelle vis-à-vis de la société, de chaque sujet et des modalités contemporaines de délibération. Si le débat se développe de façon horizontale et illustre pleinement les virtualités politiques dont les réseaux sociaux sont porteurs, la prise de décision reste, elle, foncièrement verticale.

On en revient à ce qui devrait être (et est) le fond de la modernité politique, à notre époque traversée par le mouvement des places d’un côté et l’apparition, de l’autre, d’un État post-démocratique, néo-libéral et autoritaire (ces deux dimensions étant désormais indissolubles, et complémentaires l’une de l’autre): l’invention de formes politiques nouvelles, d’une autre liaison entre mouvements sociaux, débats horizontaux entre sujets politiques (citoyens ou non) et échelon politique (problématique du pouvoir et de la mise en œuvre effective et à grande échelle d’un programme de justice et de préservation des ressources). Ma conviction (en réponse à une vision purement «mouvementiste», voire purement insurrectionnelle de la lutte des classes) est que ces termes doivent être liés et repensés ensemble.

Notre horizon commun est indissolublement lié à l’horizontalité du débat politique. La question que je posais le 24 avril («Quel sujet des multitudes?») se reformule ici comme suit: «Comment repenser une politique des sujets?»

Comment échapper à la dialectique de la forme parti, qui rassemble en même temps qu’elle divise et exclue ? Comment ne pas voir que le relatif insuccès de FI est largement dû, autant que son succès, à cette contradiction ? De quelle façon penser, collectivement, une autre dialectique entre société et politique, une dialectique reflétant l’horizontalité effective du débat politique en cours et à la faveur de laquelle le niveau de la décision serait soumis à la société, et non l’inverse ?

Comment transformer le choix vicié, sinon impossible auquel nous sommes confrontés en position à partir de laquelle penser, élaborer et inventer «le nouveau», «l’inconnu» dont parlait Baudelaire?


(vendredi 5 mai 2017)

Merci à celles et ceux ― Irène, Argyris, Paul, Marc, Philippe, Marie, Jérôme, Isabelle, Madeleine, Stéphanie, Christos, Elisabeth, Stathis, Fotini et bien d’autres… ― qui, par leurs réactions et leurs relances sur les réseaux sociaux, ont pris part à la formulation de ces lignes – ce qui ne signifie évidemment pas qu’elles/ils se trouveront en accord total avec elles… Merci, d’abord, à Chris Marker, à qui le titre et la photo ont été empruntés.

 

 

Étrangers et intellectuels: les deux cibles de l’extrême-droite

en souvenir de Sadek Aïssat

1

Constitution d’un corps national ou racial opposé à celui de l’étranger et se définissant par son opposition à lui, le fascisme est aussi, et peut-être surtout, le nom d’une politique contre la pensée, d’un discours érigeant la haine de la culture (de la critique, des livres, de la solitude de l’étude comme de la vie sociale, des discussions du dimanche, au marché, dans les quartiers où les gens parlent, de la parole elle-même, de la discussion libre) en principe d’organisation politique. Le fascisme contemporain tend ainsi, quels que soient les pays où il prend racine, à réduire la figure des possédants à ceux qui détiennent un capital symbolique. Par l’effet d’un glissement aussi pervers qu’efficace, le possédant devient celui qui possède des livres, des mots, un savoir : celui qui a le temps et le loisir d’exercer sa pensée, de réfléchir, d’avoir une vie sociale et une vie politique nourrie du commerce et de la pensée des autres. Sous cet angle, l’extrême-droite peut apparaître comme la conjugaison de deux haines, de deux cibles proposées à la vindicte du plus grand nombre en guise de discours unificateur : la haine des intellectuels et la haine des étrangers, de ceux que l’on présente comme ne faisant pas partie du peuple, comme détachés du corps social — un corps préalablement identifié à la Nation, ou à la Race.

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Le fascisme a toujours deux cibles : les étrangers ou supposés tels (Juifs des années 30, Kurdes de la Turquie d’aujourd’hui) et les détenteurs de capital culturel [1]. Si elle ne s’explicite jamais ou rarement dans cette dimension duale, l’offensive porte toujours simultanément sur deux fronts en ciblant l’alliance réelle ou supposée entre les uns et les autres (intellectuels de gauche «soutenant en France les clandestins (mais indifférents au peuple)», universitaires turcs «soutenant le PKK») et en promouvant à rebours une autre alliance (antinomique) entre classe populaire nationale (ne possédant rien ou craignant de tout perdre) et propriétaires de moyens de production à grande échelle (oligarques russes, turcs, américains, etc.). Quelles que soient la bannière et l’idéologie brandies [2], ces deux attaques se nourrissent l’une l’autre. Le fait que Recep Tayyip Erdoğan fasse simultanément la chasse aux universitaires, aux écrivains et aux membres des minorités kurde et alévie [3] ne doit rien au hasard. Les thèmes de la chasse à l’étranger et de la haine des intellectuels fonctionnent, aux États-Unis, en Turquie, en Russie comme dans la rhétorique du Front National selon un système de vases communicants. Il s’agit toujours de faire d’une pierre deux coups : la pierre du fascisme doit atteindre simultanément ceux qu’elle conçoit comme étrangers au corps de la Nation [4] et ces privilégiés particuliers que sont les possesseurs de capital culturel. Le moment fasciste est celui où le système capitaliste désigne, pour se sauver, les étrangers et les intellectuels à la fureur du peuple.

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Cette stratégie s’appuie sur la division méthodiquement construite [5] d’un «peuple» divisé entre nationaux et non-nationaux, Français et étrangers, Turcs et non-Turcs, ouvriers blancs et ouvriers arabes, africains ou chinois [6]. C’est par cette division même que l’extrême-droite fait apparaître son peuple et enclenche une dynamique politique ; les succès électoraux de l’AKP, du Front National ou de Donald Trump en témoignent. La condition préalable de cette stratégie consiste à diviser le peuple selon des critères nationaux, religieux ou raciaux, à en construire une autre image en gommant le commun (conditions partagées de travail, de logement, de transports, d’accès aux soins, d’équipements urbains, etc.) au nom de différences nationales, culturelles, religieuses voire (pour les formations se réclamant explicitement du nazisme) d’une inégalité biologique fantasmée.

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À l’alliance du peuple étranger et des intellectuels de gauche, le fascisme répond par l’alliance du peuple national et du grand capital. Toute son histoire peut être lue sous cet angle : celui de la nécessité de diviser les classes populaires en période de crise et, sur cette division même, de fonder une alliance entre classe ouvrière paupérisée, classes moyennes craignant le déclassement et grandes ou très grandes fortunes. Sous des formes diverses, cette alliance est au cœur des stratégies mises en œuvre en Russie, en Turquie, aux États-Unis et est nettement repérable, en France, dans les pratiques, la généalogie, le financement et le programme du Front National.

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On comprend ainsi mieux, peut-être, quelle est dans cette configuration la fonction de l’anti-intellectualisme, la manière dont ce thème peut être mis à profit par une formation mobilisant la stratégie fasciste pour parvenir au pouvoir et s’y tenir. L’intellectuel, pour le fascisme, c’est l’anti-peuple. Pointer du doigt les possesseurs de capital culturel, les désigner pour cibles du ressentiment populaire permet notamment d’esquiver la question du capital financier, monétaire, celui de l’accumulation capitalistique en cours et de jouer, sans le dire, un capital contre un autre. La critique de l’accumulation de capital symbolique, linguistique, culturel se substitue à celle de l’accumulation de capital matériel et / ou financier à une époque, précisément, où cette dernière revêt des proportions proprement monstrueuses [7].

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Le caractère contre-nature de cette alliance n’apparaît aujourd’hui nulle part mieux qu’aux États-Unis où Donald Trump, après avoir fait campagne en s’adressant aux victimes (blanches) de la crise de 2008, place sa présidence au service de ceux qui en sont directement responsables (la finance mondialisée et radicalement dérégulée, en particulier après l’abrogation du Glass-Steagall Act, sous présidence Clinton). L’imposture crève les yeux : l’intérêt des blancs pauvres subissant les conséquences de la crise des subprimes est évidemment identique à celui des noirs et des Mexicains pauvres et radicalement opposé à celui des cadres des agences de notation ou de Morgan Stanley [8].

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Mais si elle constitue un leurre, cette nouvelle alliance n’est pas que cela : en dirigeant le ressentiment des «pauvres blancs» contre les «minorités», il s’agit peu ou prou, aussi, de proposer, dans le cadre de cette alliance, un nouveau principe de redistribution de nature identitaire. Le grand capital américain dit en substance aux «pauvres blancs» : vous serez les bénéficiaires privilégiés de la redistribution dont nous sommes en mesure, puisque nous détenons la richesse, de fixer les règles. Le fascisme propose aux nationaux une sorte de droit de préemption non sur la richesse globale, mais sur ses miettes. Il ne s’agit de rien d’autre que de prendre aux «pauvres noirs» pour donner aux «pauvres blancs» ; c’est le principe de Robin des Bois, mais tordu dans le sens de la plus grande inégalité possible. Prendre aux pauvres (étrangers) pour donner aux pauvres (nationaux), et business as usual : les miettes réparties permettront aux très riches de continuer à engranger des profits colossaux, l’objectif étant de maintenir en l’état le système d’extraction de la valeur et d’accumulation de la richesse. Cette logique est commandée par un principe de redistribution marginale, la véritable richesse demeurant bien sûr, avec les moyens de production, entre les mains des oligarques. Le principe de la préférence nationale est ce principe de redistribution à la marge sur critères culturels, nationaux ou religieux.

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L’alliance que le fascisme propose à « son peuple» repose ainsi sur une forme de paternalisme implicite : c’est le cas aux États-Unis mais aussi, de façon autrement plus efficace, dans la Russie autoritaire et oligarchique de Vladimir Poutine (qui, en matière de concentration des pouvoirs et de richesse économique, de répression des intellectuels et d’atteinte à la liberté d’expression, n’a rien à envier à ses homologues américains ou turcs, et dont le paternalisme n’est pas sans lien avec celui de son prédécesseur le plus sinistre) ; la singularité de Marine Le Pen serait de proposer une forme inédite, dans l’histoire des fascismes, de paternalisme au féminin.

2

L’anti-intellectualisme a progressivement innervé le débat politique français (que l’on se souvienne de la sortie étudiée de Nicolas Sarkozy contre La Princesse de Clèves) : dans ce discours, les «bobos» sont à la fois dénoncés comme des possesseurs de capital culturel et des défenseurs de «clandestins» ; l’intellectuel précaire actif dans les mouvements sociaux et présent auprès des personnes les plus exposées à la violence libérale est présenté comme un privilégié, son «hypocrisie», ses «privilèges» et son «confort» dénoncés («prenez donc les réfugiés chez vous»). Sous la figure du travailleur précaire stigmatisé sous le terme de «bobo», il s’agit en réalité de maximaliser le ressentiment éprouvé par une très grande partie des classes populaires à l’égard de ceux (classes moyennes éduquées, intellectuels intégrés, anciens leaders de Mai 68 ayant cédé aux sirènes néo-libérales) qui, au tournant de 1983, ont effectivement trahi les classes populaires. Dans la rhétorique de l’extrême-droite, la militante intermittente ou altermondialiste, l’instituteur accueillant des réfugiés dans la vallée du Roya ne constituent qu’une version de l’intellectuel de gauche ayant abandonné les bastions ouvriers, de cet électorat socialiste salarié en partie dominé par le corps enseignant et qui aura suivi le Parti socialiste dans tous ses renoncements, souvent sous la contrainte du «front commun contre le racisme», jusqu’à la fin.

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L’objet de la manœuvre est notamment d’entériner une coupure entre intellectuels au sens large et classes populaires (et, là où cette coupure s’est effectivement opérée, d’en tirer tout le profit possible), en gommant l’une des caractéristiques les plus massives de la transformation du travail au cours de ces dernières décennies (la prolétarisation et la massification du travail intellectuel, et ses dimensions politiques). Il s’agit d’agiter comme un épouvantail la figure des intellectuels intégrés, forcément nantis, forcément arrogants (depuis un corps enseignant fragilisé mais encore «protégé» par le régime du salariat jusqu’aux «intellectuels de plateaux») en escamotant en passant celle de la jeunesse précaire — manœuvre sans doute facilitée par le fait que les uns sont souvent les enfants des autres. Le précaire devient profiteur, le prolétaire intellectuel «abuse» de ceux qui travaillent à la sueur de leur front ; à la limite de cette logique menant directement à l’absurde, celui qui n’a rien (le migrant, le réfugié syrien fuyant la guerre) est à son tour assimilé à un «assisté».

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La stratégie de l’extrême-droite consiste ainsi à procéder par falsifications et effacements sociologiques. Tout l’enjeu, pour la gauche, consiste peut-être aujourd’hui à apercevoir que cette stratégie de falsification s’appuie pour partie sur un revirement effectif d’alliance, profite d’une rupture réelle, celle que François Hollande, dès 1983, appelait de ses vœux, celle qu’Emmanuel Macron s’apprête aujourd’hui à poursuivre : l’utilisation de l’appareil social-démocrate et de sa rhétorique au profit d’une politique de casse sociale, de destruction des solidarités.

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Contre la logique de la préférence nationale fondée sur un renversement d’alliance brutal au profit du maintien du processus d’accumulation capitaliste, contre le néo-libéralisme qui en constitue la cause majeure, une gauche à la hauteur des enjeux du XXIe siècle devrait aujourd’hui s’employer à rétablir des ponts, des convergences, des points de rassemblement, à retisser des liens, à soutenir luttes et revendications communes entre groupes sociaux que la gauche de gouvernement a contribué à opposer de manière de plus en plus violente à mesure que les années passaient : voir la répression massive contre la jeunesse, les travailleurs précaires et les syndicats à l’occasion du mouvement contre la loi Travail.

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La montée en puissance de formations d’extrême-droite à travers l’Europe s’inscrit dans une période au cours de laquelle le processus d’accumulation et les structures politiques sur lesquelles il s’appuie sont menacés par une crise systémique sans précédent et par les virtualités de recompositions politiques qu’elle entraîne (depuis les printemps arabes jusqu’à Nuit Debout en passant par la Grèce). La meilleure défense, pour le capital européen, c’est l’attaque : l’humiliation de la gauche grecque à l’été 2015 en demeure sans doute l’exemple le plus net. Le seul moyen de prospérer dans ce contexte, pour le fascisme, est de détourner dans son intérêt la colère sociale générée par la machine néo-libérale ; il lui suffit pour cela de ramasser les débris de l’écrasement de la gauche et du mouvement des places. Le fascisme est une menace mortelle mais également un spectre, un vampire prospérant sur les décombres du mouvement ouvrier et les reniements de la gauche, un fantôme qui s’efface, comme le Nosferatu de Murnau, à la lumière du jour — lorsque le peuple s’organise en fonction de ses intérêts, lorsque les mots de «justice sociale» ne s’avèrent pas être que des promesses creuses.

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Face à la menace néo-fasciste et aux rouleau compresseur néo-libéral, un début de réponse consisterait, de la part des forces de justice sociale, à contester les alliances existantes, à en déconstruire les figures, à en proposer et en reconstruire d’autres, à répondre à la division en commençant par contester pied à pied la ligne de démarcation inscrite par l’extrême-droite au cœur des classes populaires entre nationaux et non-nationaux, à rétablir l’alliance, rompue au tournant de la rigueur, entre classes moyennes formées à l’université et monde rural, monde ouvrier, chômeurs et travailleurs précaires. L’effondrement éthique et idéologique du Parti socialiste en offre aujourd’hui l’occasion.

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Les apories théoriques du «populisme de gauche» doivent également être pensées et soulignées sous cet angle : la seule démarche conséquente consiste en l’occurrence à remettre radicalement en cause l’identité nationale des classes populaires et à en rétablir une lecture strictement sociale. La grille de lecture ethnique, culturelle, nationale, religieuse (obsession de la laïcité) doit être laissée à ces chiens de garde du grand capital que sont les formations fascistes et les partis de droite.

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Qu’est-ce que le fascisme ? C’est le socialisme détourné au profit du grand capital. C’est l’ethnicisation de la contestation du grand capital, à son profit. C’est l’utilisation et la manipulation, par ce grand capital, de thèmes et de revendications forgés au sein du mouvement ouvrier. C’est aussi, aujourd’hui, en France, une stratégie de conquête du pouvoir faisant jouer et utilisant à plein la rupture effective, théorisée au mitan des années 80 par le parti socialiste français, entre classes moyennes éduquées et classes populaires. Le tournant de la rigueur date en France de 1983, la première percée électorale d’ampleur du Front National de 1984.

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Le débat est ouvert, mais l’objectif de recomposition sociologique, politique et culturelle en question pourrait peut-être être résumé comme suit : celui d’une nouvelle politique du commun. Une politique du temps partageable, de l’échange, de la vie sociale, une politique de la pensée, du droit à la pensée, du droit de chacun à la dignité politique — une politique des formes de vie sociale permettant à chacun de vivre, d’échanger et de partager son savoir : de faire société. Une politique ne s’articulant pas sur la séparation entre intellectuels et manuels, sur un «nouveau rôle» ou une «nouvelle mission» des intellectuels ne faisant au final que reproduire des cloisonnements sociologiques périmés, mais revendiquant au contraire l’accès de tous au temps de la réflexion, de l’échange et de la culture. More time, chantait Linton Kwesi Johnson, we need more time. Reste notamment à savoir si cette revendication touchant au temps n’implique pas nécessairement, aussi, une nouvelle conception du revenu, conçu comme un droit et comme une garantie analogue à celle que la Sécurité sociale a permis d’instaurer, en France, au sortir de la deuxième guerre.

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L’efficacité du discours raciste et anti-intellectualiste en période de crise tient peut-être pour partie à l’humiliation intérieure, à la souffrance sourde que constitue le fait d’être privé de capital culturel, de capital symbolique ; rien d’autre que la capacité politique même de l’être humain dans sa dimension la plus essentielle, sa dimension langagière. Rien d’étonnant, selon cette hypothèse, à ce que cette privation trouve selon les époques à s’exprimer dans une politique anti-politique : dans une politique de la haine ouvrant la porte à l’exercice de la violence nue. On serait à cet égard peut-être bien inspiré de s’interroger sur le sentiment d’inégalité linguistique des électeurs du parti de la haine : à la privation et à la violence symboliques que ce vote est susceptible de traduire et de manipuler. C’est toute la nécessité, pour la gauche, de repenser la société, l’économie, la politique et la démocratie elle-même à partir de la revendication du partage du savoir.

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La question du peuple, d’un peuple non-national, reste posée.


Dimitris Alexakis

mardi 2 mai 2017

photo: © Pavel Golovkin/AP/dpa


[1] Artistes, écrivains, universitaires, journalistes dénoncés pour leur arrogance, leur sentiment de supériorité, leur absence supposée de lien avec le peuple, leur collusion présumée avec les possesseurs de capital monétaire, financier, etc.
[2] En Turquie, par exemple, cette alliance objective se noue au nom et sous le couvert d’une idéologie islamiste, et en mobilisant tout un appareil idéologique (réseau d’instituts privés d’éducation religieuse).
[3] Et s’oppose aussi, par à coups, à la communauté arménienne.
[4] Les plus pauvres d’entre eux, les plus corvéables et non, évidemment, les investisseurs du Qatar.
[5] Au travers de textes, romans, pamphlets, discours, chansons mais aussi d’opérations coup de poing, de passages à l’acte et de démonstrations de force.
[6] Thématique du peuple véritable, authentique, voir pur, dans tous les cas légitime et porteur de droits quasi-naturels dont les étrangers l’auraient dépouillé.
[7] Penser à la façon dont le cercle d’oligarques autour de Vladimir Poutine, soutien financier du Front National français, s’est enrichi en accaparant toutes les richesses d’un pays, à la façon dont la famille du président turc et Donald Trump ont accumulé ces dernières décennies des fortunes colossales, parfois sous la forme de quasi-monopoles.
[8] A contrario, cette évidence explique pour partie le succès remporté par la campagne de Bernie Sanders, torpillée de l’intérieur même du Parti démocrate.

Le fascisme ne vient pas seul

(post scriptum au billet du 29 avril)

 

1

Le fascisme est la catastrophe ; une catastrophe qui n’a cependant rien, absolument rien de naturel.

2

Nous sommes sur le fil du rasoir, «nous n’avons pas le choix» mais pouvons réfléchir aujourd’hui à cette absence d’alternative qui constitue désormais en Europe le mode de gouvernance néo-libéral et dénoncer le chantage par lequel il s’exerce — un chantage peut-être plus cruel et plus pervers encore dans la France de 2017 qu’il ne l’a été, en 2015, contre la Grèce.

3

Nous pouvons et devons réfléchir aux modalités (diverses selon les pays, les situations, les histoires) par lesquelles l’extrême-droite européenne a été systématiquement promue, mise en avant, instrumentalisée, à la façon dont ses thèses ont été méthodiquement validées et reprises par les tenants de l’élite néo-libérale, depuis des décennies. En Grèce, laboratoire de la nouvelle gouvernance et d’une nouvelle «doctrine du choc», Antonis Samaras a instrumentalisé l’armée supplétive d’Aube Dorée tout au long de son mandat dans le but de mieux imposer les programmes d’austérité de la troïka aux classes populaires et aux classes moyennes. Le fait que la gauche soit arrivée au pouvoir immédiatement après qu’un coup d’arrêt (judiciaire) ait été porté à la progression de ce parti mafieux et néo-nazi n’est pas dû au hasard (même s’il n’explique évidemment pas tout). Au mois de janvier 2015, l’UE s’est en tout état de cause retrouvée confrontée à un peuple qui n’était plus muselé, tenu ou menacé par l’organisation et la diversion de la haine, un peuple qui n’était plus diverti par le délire fasciste mais parlait un langage de justice, le langage de ses intérêts: on se souvient (ou l’on devrait se ressouvenir d’urgence) du putsch qui s’en est suivi (abrogation dans les faits des procédures et de tous les usages démocratiques, parlementaires, etc.), putsch auquel François Hollande, Manuel Valls, Emmanuel Macron (sans parler de «Libération» ou du «Monde») se sont empressés de prêter main forte. L’instrumentalisation de l’extrême-droite ne fonctionnant plus, on est donc passé sans ciller à la case «coup d’État», en mobilisant notamment les capacités d’étranglement de l’économie grecque dont disposait la Banque centrale européenne. Je me souviens pour ma part très bien de la disparition, de l’effacement du discours fasciste et raciste dans nos quartiers d’Athènes, qui sont parmi les plus populaires et les plus durement frappés par la crise, durant les six mois du premier gouvernement Syriza — ces mois au long desquels nous pensions que le gouvernement que nous avions élu était décidé à porter une politique et un langage de justice. Après avoir été omniprésent (et constamment menaçant) dans ces mêmes quartiers depuis 2012 au moins, le discours d’Aube Dorée n’existait tout simplement plus.

4

Si les cas de figure, les situations, les schémas ou les configurations varient, l’extrême-droite a toujours pour effet, pour fonction, de faire barrage : de faire barrage à une critique sociale, à un langage de justice, à ce que les classes populaires parlent la langue de leurs intérêts. (Les militants d’Aube Doré étaient à l’origine des briseurs de grève au service de quelques armateurs.) Le fascisme ne vient jamais seul.

5

Durant la semaine précédant le premier tour des élections françaises, l’establishment (médias, intellectuels organiques, décideurs, représentants du monde de l’entreprise et du grand patronat, «marchés»), a massivement fait campagne contre la gauche, non contre le FN. C’est ce qu’Emmanuel Macron continue aujourd’hui de faire (avec sa maladresse inimitable, cette bêtise presque gênante, cette diction curieusement hésitante lorsque, en particulier, il s’essaye à parler du «peuple», des «paysans», cette inculture crasse, cette absence totale d’empathie touchant à tout ce qui relève de l’humanité: J’ai envahi le monde que je ne connais pas, dit la chanson). La singularité de Macron est de ne pas apercevoir que la stratégie qui valait pour le premier tour ne peut que le conduire, dans la perspective du second, à scier la branche sur laquelle il est assis (je parlais de bêtise).

6

Nous sommes en ce moment les témoins et les acteurs d’une recomposition accélérée de la gauche. Il y aura des fractures, des ruptures, des divisions, mais pas uniquement ; peut-être un véritable débat se poursuit-il aujourd’hui dans et à travers ces divisions. Mais il y aura des ruptures, oui. Les intérêts de classe sont une base de rassemblement solide mais ne peuvent être tenus et défendus que par la dissension, la confrontation, la lutte sociale et le combat politique, le courage de la rupture et de l’affrontement — ce courage que le gouvernement grec n’a finalement pas eu.


Dimitris Alexakis

Athènes, dimanche 30 avril 2017

 

En cage

(Billet écrit quatre jours après le premier tour, dans l’étonnement de l’absence de réaction sociale à l’alternative passablement monstrueuse qui nous est proposée et dans le sentiment que les termes du débat sont piégés ; que prendre la rue relèverait dans ces circonstances d’un réflexe de survie ; que le principal axe d’une force d’opposition sociale pourrait dans les jours qui viennent consister à marquer que néo-fascisme et néo-libéralisme sont, de façon de plus en plus nette à mesure que nous nous avançons dans les suites de la crise de 2008, les deux faces d’une même monnaie.)

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Pourquoi la question d’une mobilisation dans les rues contre l’extrême-banque et l’extrême-droite dans cette période d’entre-deux-tours n’a-t-elle pas été posée dès l’annonce des résultats de dimanche, ne l’est-elle aujourd’hui encore que par une minorité de lycéens, pourquoi ne cesse-t-elle pas de se poser à tous — tous ceux, du moins, à qui les termes de justice sociale disent encore quelque chose?

Dans quelle mesure n’est-elle pas pourtant, de façon plus ou moins directe, posée par ces électeurs qui, souvent pour la première fois et à un moment qui plus est particulièrement critique, songent à une abstention politique et avancent des arguments en ce sens?

Pourquoi les Aztèques font-ils bien d’hésiter à voter pour Cortés?

Depuis combien de décennies acceptons-nous d’enfermer notre imaginaire, notre puissance d’agir, nos possibles dans ces urnes ambiguës?

Dans quelle mesure et depuis quand sommes-nous coupés des formes vivantes du mouvement ouvrier, irrémédiablement condamné à se piéger et se trahir lui-même dès lors qu’il se cantonne aux formes de la domination bourgeoise?

Dans quelle mesure la «consultation» organisée par la France Insoumise est-elle finalement plus à l’image de ce cadre qui nous étrangle que de notre colère, et du réel?

De quoi avons-nous le plus peur, de notre force ou de notre faiblesse?

Combien de temps allons-nous encore accepter de tourner en rond autour du bassin, du canal, de l’abreuvoir, de rester dans les clous et de marcher entre les herses, de respecter les coutumes et les us de ceux qui détruisent et dilapident le monde, le nôtre comme les mondes de ceux qui viendront après nous?

Pourquoi accepter aujourd’hui les termes d’un débat piégé? Pourquoi accepter, face à la gravité des enjeux, de maintenir nos réflexions, nos débats, nos échanges dans un cadre ne remettant pas en cause le calendrier électoral et, au-delà, les contraintes de la forme parti, de la parcellisation et de l’aliénation de notre temps et de notre vie politiques, de la «représentation», du pouvoir ascendant, des consultations en interne? Indépendamment du choix final, l’enjeu, dit Myrto Reiss sur un forum de discussion, est de «maintenir le débat à un niveau autre que celui que ce système électoral nous impose», celui d’une «pensée binaire et compulsive»: système à deux tours conçu «pour rendre les débats inopérants». Le choix (entre banque ou fascisme) est faussé, l’alternative est un piège (ce qui ne signifie pas qu’elle puisse être facilement contournée: un piège n’est pas un simulacre) et le dilemme du second tour peut apparaître comme une nouvelle manifestation du dogme thatchérien selon lequel il n’est pas d’alternative : avec des modalités différentes, selon un processus autre, la France du mois d’avril 2017 se retrouve en définitive aussi profondément piégée que la Grèce de juillet 2015. Dans ces conditions, l’urgence n’est-elle pas de parvenir à formuler et faire entendre, malgré tout, un discours autre ? À marquer que le scénario confirmé par les résultats de dimanche est celui-même qu’annoncent, qu’anticipent et que préparent depuis des mois les grands groupes de presse, et qu’il est conforme aux vœux de l’élite néo-libérale? Qu’En Marche! et le Front National sont les deux pièces d’une même tenaille? Que néo-fascisme et néo-libéralisme sont en France comme ailleurs, singulièrement aux Etats-Unis, et de façon de plus en plus nette à mesure que nous nous avançons dans les suites de la crise de 2008, les deux faces d’une même monnaie ou d’un même processus?

Ce «débat» est la cage dont nous sommes les oiseaux.

La seule réponse possible ne réside pas dans la reconduction d’un débat vicié mais doit être recherchée ailleurs, dans un déplacement du débat hors champ électoral: dans la rue, dans le champ social, dans des initiatives de dénonciation (par la mobilisation comme par la prise de parole) de cette «alternative» faite pour broyer et / ou diviser mortellement les classes populaires.

Que fait-on, quand on tombe dans une embuscade? On sort. L’antifascisme et la résistance aux politiques d’austérité sont dans les rues: occupons-les.


(Dimitris Alexakis, jeudi 27 avril 2017)

 

 

Fleurs de ruines : lieux de création alternatifs dans la Grèce des mémorandums

À partir de 2010, des dizaines de lieux de création alternatifs fleurissent dans les ruines laissées par le retrait et la faillite de l’État grec. Dans le même temps, des fondations privées aux moyens colossaux ouvrent leurs portes dans la capitale grecque ou y sont mises en chantier. À partir de notre expérience propre (la création de l’Atelier de réparation de télévisions par Fotiní Banou et moi-même en novembre 2012), ce texte [1] a pour objet d’esquisser un tableau du paysage culturel apparu à Athènes dans le contexte de crise, d’offensive néo-libérale et de «résistance créatrice» que connaît le pays depuis 2008.

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1

Tout commence entre 2010 et 2011 avec l’éclatement de la crise des comptes publics grecs, l’imposition des premiers plans d’austérité et l’interruption des politiques d’aide à la création. Tout commence en somme par la fin : suspension des subventions aux compagnies reconnues et aux théâtres les plus prestigieux (Théâtre d’Art), gel de la production cinématographique locale, fermeture de formations musicales emblématiques (Orchestre des couleurs) et du CNL grec, abandon de fonds d’archives d’intérêt national. Pour de nombreux artistes, la question se résume à peu près à ceci : comment continuer d’avancer et marcher au-dessus du vide qui, en l’espace de deux ans, s’est ouvert sous nos pas?

Souvent à l’initiative de collectifs, des dizaines de lieux de création commencent à apparaître dans les ruines laissées par le retrait et la faillite de l’État grec : théâtre occupé et autogéré Embrós, studios de danse contemporaine Kinitíras et Faux Mouvement, théâtres d’expérimentation Baumstrasse et Vyrsodepsío (La Tannerie), espace du Studio 9 dédié aux musiques improvisées, immeuble du Synergío (quartier de Metaxourgío) et occupation du Green Park en bordure du Champ de Mars, parmi (beaucoup) d’autres.

Ces lieux sont des appartements, des ateliers de réparation de télévisions, des hangars, d’anciens cafés municipaux ; plutôt que de les convertir en salles de spectacle conventionnelles (avec leurs sièges en rangs, leur scène séparée du public), les artistes choisissent de les laisser en l’état: chaque projet est appelé à s’adapter aux conditions spécifiques de l’endroit.

Les spectacles qui y sont présentés sont moins des représentations que des prises de parole, au milieu ou à quelques centimètres du public, des rencontres et des vis-à-vis (entre un comédien et un seul spectateur) ; la représentation crée d’autres fois les conditions d’une parole partagée, se mue en conversation. Ce sont aussi des projets hors les murs : tel groupe théâtral organise une rencontre avec un quartier, son histoire et ses habitants, la représentation devient déambulation dans les rues et les lieux fermés par la crise (Omáda 7, UrbanDig Project, Caravan Project, Alèxandros Mistriótis, dont la Visite convoque la mémoire historique d’Athènes).

Le public devient partie prenante d’une action, d’une recherche ; les visiteurs ne sont plus là exactement des spectateurs et moins encore, dans une ville dont un grand nombre d’habitants ne consomment plus que le strict nécessaire, des consommateurs de culture.

Les conditions de ces lieux alternatifs sont marquées par la polyvalence [2] et ne cessent pas d’être précaires (pas de régime d’intermittence en Grèce) ; les marges économiques, toujours asphyxiantes, n’assurent dans le meilleur des cas que la pure et simple reproduction de la force de travail (ne gagner jamais que ce qui permettra de continuer à faire vivre le lieu) mais offrent la satisfaction que l’on retire à sauvegarder un talent, un métier, un art, à continuer d’avoir une voix, à faire quelque chose qui en vaut la peine dans un contexte où de plus en plus de jeunes diplômés des Beaux-Arts, des conservatoires et des écoles d’art dramatique se voient contraints d’accepter pour survivre n’importe quel emploi (dans la restauration, les centrales d’appel de téléphonie mobile, le bâtiment ou les services de livraison) ou poussés à l’exil (Allemagne, Suède, Angleterre…): le passage du Welfare State au Workfare à quoi se réduit pour partie la «crise grecque» laisse de fait sur le carreau des milliers de jeunes artistes précaires.

S’ils demeurent eux-mêmes particulièrement fragiles et ne se développent qu’à une échelle réduite, ces lieux ont cependant des effets non négligeables : ils constituent souvent le seul foyer d’activité culturelle dans des quartiers désertés par l’initiative municipale, régionale ou étatique, et offrent un toit aux artistes débutants.

2

Cette réponse est, si l’on y pense, du même ordre que celle qui voit, à partir de l’occupation de la place Sýntagma (été 2011), la multiplication en Grèce des structures de solidarité, de production et de distribution alternatives dans des domaines aussi divers que la santé (dispensaires sociaux), l’éducation (écoles ou garderies autogérées), l’alimentation (cantines sociales), la production (coopérative VIO.ME), l’agriculture (parcelles mises en commun sur des terrains occupés, à Thessalonique ou en bordure d’Athènes) et l’aide aux réfugiés, à partir de l’été 2015. La nécessité de répondre aux besoins les plus immédiats conduit un grand nombre de personnes à passer de la contestation traditionnelle (manifestations, grèves) à une forme de « résistance créatrice » [3] souvent aux marges de la légalité. Il s’agit toujours de jeter des passerelles ou des ponts au-dessus du vide: au lieu de continuer à se référer aux structures antérieures, désormais fantômes, faire émerger de nouvelles structures, de nouvelles institutions.

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Ces lieux tiers commencent ainsi, à partir des quartiers, à élaborer les prémices de ce qui pourrait devenir une nouvelle politique culturelle — et se heurtent tantôt à l’hostilité des pouvoirs publics (fermeture de nombre d’entre eux par la municipalité de Giórgos Kamínis en 2013), tantôt à leur indifférence. Après l’espoir déçu de janvier 2015, il apparaît clairement que la culture de la gauche grecque reste oblitérée par l’imaginaire étatique ; les ministères de la Culture de Sýriza s’intéresseront ainsi davantage aux alliances entre État et grandes fondations privées qu’au soutien qu’ils pourraient apporter à ce que l’un d’eux qualifiera pourtant de «printemps culturel».

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Dans le même temps, cet espace tiers devient un enjeu crucial de la période, entre paradigme démocratique du mouvement des places, des comités populaires de quartiers, et paradigme libéral de la Big Society, porté par les grandes fondations privées. Nouvellement créées, celles-ci (Onassis, Niarchos et Neon) commencent à certains égards à fonctionner depuis le champ culturel à la manière de laboratoires (think tanks) d’un capitalisme en voie de mutation, en quête de ressources et d’issues et qui, après avoir investi dans l’art contemporain, s’intéresse à présent de près à toutes les manifestations du spectacle vivant et des arts éphémères. (Dans la Grèce des mémorandums, la démocratie n’est pas seule à être en construction.)

3

Car la crise ne voit pas seulement fleurir les lieux de création alternatifs. Au cours de la même période, des fondations privées aux moyens colossaux ouvrent leurs portes ou sont mises en chantier en se positionnant aux frontières de la politique culturelle (dans des domaines aussi cruciaux que l’aide à la création, l’accueil de compagnies étrangères, la création d’une nouvelle Bibliothèque nationale et d’un nouvel Opéra), du mécénat d’entreprise (promotion d’un capitalisme soucieux, à travers les artistes, de «l’intérêt général»), de la politique de la ville (grand projet d’urbanisme Rethink Athens, impulsé par la Fondation Onassis et ayant pour objet de redessiner le centre de la capitale) et de la politique tout court (campagne en faveur du «oui» au référendum de juillet 2015 soutenue là aussi par la Fondation Onassis).

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Le paysage culturel athénien est donc aujourd’hui marqué par trois phénomènes : la disparition des politiques d’aide à la création et la réduction drastique du soutien à la préservation du patrimoine, l’hollowing out of the State décrit par un certain nombre d’analystes anglo-saxons («évidement» depuis l’intérieur de fonctions-clés de l’État social), la montée en puissance des fondations privées (comme dans le reste de l’Europe : Fondations Louis Vuitton au bois de Boulogne, Prada à Milan, Pinault à Venise, etc. [4]) et la multiplication de ces lieux de culture, entre occupations sauvages ou négociées, associations à but non lucratif et fabriques de culture sur le mode de la coopérative : un État en faillite, des fondations rappelant les paquebots éclairés traversant la nuit les films de Fellini, et des radeaux [5] en ordre dispersé.

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Ces transatlantiques lumineux ne se distinguent pas seulement de nos radeaux de bric et de broc par leur taille, la disproportion radicale des moyens dont ils disposent (la fondation Onassis dont le siège se trouve à Vaduz, Liechtenstein, s’adosse à un empire industriel et financier ; de même pour la fondation Niarchos, qui siège en Suisse, et pour la fondation Neon, établie à New York et Londres aussi bien qu’à Athènes et dont le créateur, Dimítris Daskalópoulos, est l’ancien patron de la Confédération des industries grecques et dirigeait avant la crise le plus important conglomérat de l’industrie alimentaire locale).

Ils s’en distinguent aussi par leur mode d’inscription dans la ville, leur lien au voisinage : la fondation Onassis est située au bord d’une voie rapide, sur un axe décentré (le long de l’avenue Syngroú, vers la mer [6]), de même que la fondation Niarchos (qui abrite la nouvelle Bibliothèque nationale et le nouvel Opéra). Les possibilités de créer un lien vivant et authentique avec le quartier sont là à peu près nulles, malgré les efforts déployés : la taille même des bâtiments (et leur architecture) rendent cet espoir vain. Ce sont des lieux structurellement coupés de leur habitat et qui ont en général plutôt vocation à entraîner un remodelage des quartiers, voire une destruction de leur dimension populaire (grands projets d’urbanisme, investissements immobiliers, notamment dans le quartier de Metaxourgío, projet de mise en valeur du Delta du Phalère, sur le front de mer, par la préfecture de l’Attique).

*

Dans un pays où la politique semble s’être brusquement effondrée, le travail artistique, condensateur d’un réel, d’une situation, revêt une importance accrue, d’où la pertinence de s’interroger sur les conditions et les lieux dans lesquels il s’exerce. Dans ce contexte de crise organique du capitalisme marqué par une rupture franche entre État et société civile — en Grèce, cette rupture est consommée entre 2008 et 2010, donc avant l’apparition officielle sur les agendas européens de la «crise de la dette» —, le capitalisme lui-même paraît être à la recherche d’issues et semble quelquefois les trouver dans la récupération, l’appropriation des formes de contestation portées par les mouvements sociaux. C’est le paradoxe apparent de la politique de certaines grandes Fondations, qui s’inscrivent dans le droit fil du processus néo-libéral en s’efforçant d’y intégrer les formes mêmes de sa remise en question. L’art devient le biais par lequel un discours critique ou une pratique activiste peuvent être réintégrés et captés par le système dominant. L’exemple de Julie Mehretu, artiste picturale travaillant notamment sur le «mouvement des places» et dont une œuvre ornait le hall d’entrée de Goldman Sachs, à New York, est à cet égard éclairant [7].

Car ces fondations privées développent souvent une politique culturelle libérale et ouverte (aux droits des minorités ethniques ou sexuelles, des handicapés) tout en envisageant le démembrement du Welfare State comme une occasion de refonder l’ensemble du champ politique, de reformuler la question de la «gouvernance» en termes proches de ceux qui animaient la campagne de David Cameron [8], d’impulser de grands projets urbanistiques et / ou immobiliers et d’intervenir de manière non équivoque dans le cours de la vie publique. Ces mêmes Fondations se plaisent également, dans le droit fil du mécénat traditionnel, à soutenir projets caritatifs, humanitaires voire scientifiques liés à la paupérisation d’une partie de plus en plus grande de la société grecque : la Fondation Niarchos contribue ainsi à la fondation d’un «Observatoire de la crise» [9]. Leur puissance financière leur permet en outre de devenir «partenaires privilégiés» du Théâtre national de Grèce [10] ou de voler au secours d’un Théâtre d’Art menacé de faillite.

Ruines publiques, fondations privées: en développant une activité sur tous les fronts, ces fondations parviennent à se poser en voies de recours, interlocuteurs incontournables et acteurs-clés de la période.

4

Malgré l’absence de soutien, de capitaux et de marges financières, nous parvenons à nous faire entendre et à exister, au prix d’un travail ayant de plus en plus tendance à se confondre avec la vie. Pour combien de temps ?

Notre souci quotidien : est-ce que les gens viendront, aujourd’hui ? Après plus de 4 ans d’efforts, l’année 2016-2017 est à la fois, pour nous, celle d’une certaine reconnaissance, et la plus difficile : si les Athéniens ont longtemps tenu tête à la crise en continuant (notamment) d’aller au théâtre, les quelques économies qui avaient permis à beaucoup de survivre sont maintenant épuisées et de nombreux espaces accusent depuis septembre une baisse de fréquentation sévère [11].

Le désir et la curiosité sont aussi touchés par la crise : sans horizon politique visible, dans l’impasse à laquelle semble se résoudre la période de gouvernement Sýriza depuis la «capitulation» de juillet 2015, le renoncement finit parfois par l’emporter sur le désir (de sortir, de rencontrer des gens, de discuter, de découvrir autre chose, d’écouter une histoire).

*

Dans ce contexte, de plus en plus de lieux, de compagnies, d’artistes (dans tous les domaines : performance, vidéo, documentaire, théâtre) se tournent assez logiquement vers ces fondations pour faire financer leurs projets.

Ce n’est pas notre cas : nous nous appuyons sur la trésorerie, en partageant les recettes avec les compagnies invitées (le risque est commun, l’aventure est commune) et en essayant de développer des collaborations avec des troupes et des théâtres de l’étranger. Si nous ne pensons pas que l’intervention de l’État soit le fin mot de tout, il nous serait impossible de recevoir certains artistes (la compagnie Scarface Ensemble, de Strasbourg, ou la performer et chorégraphe Jasmin İhraç) sans l’aide de lieux subventionnés et / ou de fonds régionaux, à Reims, Rennes, dans la région parisienne, à Berlin. D’autres projets associant des artistes étrangers se fondent simplement sur la débrouillardise de collectifs autogérés qui, par le biais d’une collecte de fonds ou l’organisation d’un festival, parviennent à financer leur venue sans passer par la case État.

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L’espoir que nous formions en janvier 2015 était notamment lié à la possibilité de repenser l’articulation entre espace tiers et puissance publique, et, au-delà du champ culturel, entre initiatives venues d’en bas (santé, alimentation, éducation, etc.) et État. Cet espoir a été déçu — ou, plus exactement, s’est fracassé contre les diktats de la troïka et l’absence à peu près totale de réflexion sur ces enjeux de la part de la gauche de gouvernement (Sýriza), qui doit pourtant son ascension à ces initiatives d’en bas, mais pour laquelle la question du pouvoir continue de se réduire à la question de l’État : coquille vide, dans la Grèce de 2017, privée de tout pouvoir d’agir sur le réel (sauf de façon catastrophique). Le seul but des gens de pouvoir est de se maintenir au pouvoir, même lorsque ce pouvoir-là est sans pouvoir aucun.

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Nous persistons cependant dans notre projet en insistant de plus en plus sur l’ancrage du lieu et sa position dans la ville, en nous efforçant de répondre à la réalité sociale immédiate, par exemple au travers d’ateliers de jeu théâtral avec de jeunes mineurs étrangers non accompagnés, et en préservant notre autonomie — autonomie qui nous permet de faire entendre un point de vue proprement politique, que ce soit sur la fermeture en 2013 de la radio-télédiffusion grecque, sur la dite «crise des réfugiés» à partir de 2015 ou sur les négociations du gouvernement grec avec les instances européennes et le FMI.

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À titre d’exemples concrets, pour donner une image de notre programmation :

– Un festival d’improvisation musicale dont les entrées sont reversées à un collectif d’avocats ayant intenté une action en justice contre «Aube Dorée» (organisation criminelle se réclamant du nazisme et représentée au Parlement hellénique).

– Des ateliers d’expression théâtrale avec de jeunes migrants non accompagnés.

Tchernobyl, une création théâtrale au terme de laquelle les spectateurs parlent et discutent entre eux, quelquefois plus d’une heure.

– Le festival Multiversal, organisé par un collectif européen autogéré (noise, performance, électronique) établi à Berlin.

Babel, es-tu là ?, un atelier international avec les Ateliers du vent aboutissant à une performance de 24h (nouvelle façon d’habiter l’espace, d’y circuler et surtout d’y passer du temps).

Temps Zéro, installation visuelle et sonore (avec le photographe Stéphane Charpentier et des dizaines d’artistes, européens, américains, japonais, russes).

– Des collectes de denrées alimentaires et de vêtements pour une structure de solidarité du quartier (les spectateurs, au lieu d’acheter des tickets de théâtre, déposent à l’entrée des sacs de riz, de pâtes, des conserves, etc.).

– Un programme de documentaires créatifs sur la «crise de la dette» dans le monde et en Grèce (Alcyons, de Laure Vermeersch, Matière première de Chrístos Karakèpèlis…).

– Une performance théâtrale et musicale autour de la mémoire de la guerre civile grecque (1944-1949), Guerre des paysages, avec la metteuse en scène Irène Bonnaud et l’artiste Ilías Poúlos (printemps 2017).

(Exemples seulement indicatifs : une des clés de la survie du lieu tient au fait qu’il demeure ouvert 5, 6 ou 7 jours sur 7, une grande partie de l’année.)

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Piste à suivre (mais difficile à mettre sur pied étant donné que nous sommes déjà requis à temps plein par le travail dans l’espace) : créer un réseau et des collaborations avec des lieux équivalents au nôtre et œuvrant dans d’autres quartiers de façon à ce que ce champ autonome apparaisse mieux et se renforce de coopérations et d’échanges.

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Projet immédiat : accueillir, avec d’anciens membres fondateurs de Solidarity For All [12], des rencontres de structures de solidarité désireuses de refonder le maillage d’initiatives venues d’en bas, qui a pour partie volé en éclats après le crash de juillet 2015.

5

La contestation artistique des politiques d’austérité et de l’ordre néo-libéral ne saurait provenir de l’intérieur des grandes fondations privées, structurellement liées au monde de la finance, que leur capital se soit constitué (comme en Grèce) dans la marine marchande ou l’industrie alimentaire, ou (comme en France et en Italie) dans l’industrie du luxe (LVMH, Prada) ; le spectacle que nous accueillons actuellement, Pénélopes, fondé sur un travail avec des immigrées géorgiennes et syriennes, ne pourrait être entendu de la même façon et n’aurait en définitive pas le même sens, présenté dans une fondation privée.

Le tiers espace dans lequel nous nous inscrivons constitue à nos yeux un enjeu politique majeur : l’initiative par le bas n’est pas politiquement ni socialement neutre (le fait que nous travaillions et vivions à Kypsèli, dans un quartier de retraités grecs frappés de plein fouet par la crise, d’immigrés et d’artistes précaires et non, par exemple, dans un quartier branché n’est pas indifférent non plus). Depuis le mouvement des places de 2011, ces initiatives, qu’elles relèvent de la coopérative, de l’autogestion, de l’association à but non lucratif ou soient sans statut juridique, sont au contraire investies de significations politiques et doivent faire entendre leur différence, vis-à-vis de l’État comme des puissances privées.

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Entre le monde de la finance et le monde financé (dans l’école maternelle de notre fille, même les repas sont financés par des programmes européens), un troisième monde est apparu en Grèce à la faveur du big bang [13] de la place Sýntagma, en mai 2011 : celui des comités de quartiers, de l’auto-organisation populaire, des marchés sans intermédiaires, des parcelles occupées et cultivées au cœur des villes, un monde de territoires à défendre, de biens à produire et à distribuer autrement, d’habitudes et de formes de vie nouvelles, de liens, un autre imaginaire où le collectif répond à l’atomisation.

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La gauche n’est plus depuis longtemps le lieu où la société se réinvente en répondant notamment à ses besoins les plus urgents. Après l’effondrement de la «gauche radicale» grecque, aucune politique sociale ne saurait à nos yeux être mise en œuvre sans reconnaître d’abord le rôle de premier plan joué par les mouvements et les initiatives par le bas [14]. Cela implique de redéfinir en profondeur la place, la nature et la forme de cet échelon ou de ce relais politiques. Les initiatives évoquées ici constituent dans la société, dans des domaines aussi divers que l’agriculture, la santé, l’éducation, la production, la culture, les conditions mêmes d’un pouvoir d’agir réel. L’auto-organisation populaire radicalement décentralisée telle qu’elle apparaît en Grèce à partir de l’événement inaugural de Sýntagma [15] et qui a essaimé entre 2011 et nos jours à travers plus de 250 structures de solidarité est l’unique base effective possible d’un changement politique de plus grande ampleur. Il nous semble donc que la question de l’auto-organisation, de l’auto-institution (pratique autant qu’imaginaire) de la société devrait être posée préalablement à tout autre débat (sur la sortie de l’euro et la monnaie, par exemple). Resterait à la «gauche de gouvernement» de cesser de l’être : de se dessaisir de ce fétiche de pouvoir auquel se réduit désormais le projet social-démocrate et de se laisser guider par les réponses, les initiatives et les inventions venues d’en bas.


Dimitris Alexakis, 8 mars 2017, Athènes


[1] Tiré d’une intervention au Nouveau théâtre de Montreuil lors de la table ronde «Alternatives et Solidarités en Grèce» animée par Alexis Cukier, avec Marie-Laure Coulmin-Koutsaftís, Pános Angelópoulos et Yánnis Youloúntas, le samedi 4 mars 2017. Le titre de ce texte reprend celui d’un roman de Patrick Modiano, Fleurs de ruines.

[2] «Directeurs artistiques» ou «programmateurs» appelés dans le même temps à s’occuper de photographie, de graphisme, de médias sociaux, du DJ set, de comptabilité, du nettoyage de l’espace, du déplacement des décors et des sièges pour la représentation du lendemain, de la rédaction des communiqués de presse, du bar : la polyvalence du précariat est là mobilisée en permanence, comme une condition de survie.

[3] L’expression est empruntée à Chrístos Giovanópoulos, ancien membre fondateur de la structure de solidarité Solidarity For All, dans un entretien à paraître prochainement.

[4] Voir le récent essai d’Arundhati Roy qui évoque le cas des fondations privées en Inde : Le Capitalisme, une histoire de fantômes, Gallimard, 2016.

[5] L’expression est empruntée à Sophie Wahnich, Le Radeau démocratique, Lignes éd., 2017.

[6] La Fondation Onassis et le Centre culturel de la Fondation Niarchos sont tous deux situés le long de l’avenue Syngroú, en direction du front de mer. Voir à ce sujet les articles (en grec) publiés dans le mensuel Unfollow par Èffi Yannopoúlou et Thèóphilos Tramboúlis: https://left.gr/news/politismos-ton-idrymaton-i-eggrafi-tis-istorias

[7] http://www.newyorker.com/magazine/2010/03/29/big-art-big-money

[8] De nombreuses tables rondes organisées par la Fondation Onassis évoquent ainsi le passage d’un État social et interventionniste à un État réduit au rôle de régulateur, voire de simple intermédiaire entre «société civile» et secteur privé.

[9] http://crisisobs.gr/en/ – http://www.eliamep.gr/en/about-us/funding/

[10] Et d’y avoir le cas échéant un droit de regard sur la programmation ; voir le scandale récent lié à la déprogrammation subite de la représentation L’Équilibre de Nash, au motif que les textes d’un membre incarcéré de l’organisation d’extrême-gauche armée 17 Novembre y étaient rapportés : http://www.humanite.fr/en-grece-la-democratie-en-joue-600230 Il est également intéressant de noter que la Fondation Louis Vuitton était en 2016 partenaire du Théâtre de l’Odéon, à Paris, comme de s’interroger sur les raisons poussant l’Odéon, en 2015, à devenir «le premier théâtre public à se lancer dans le crowdfunding».

[11] Parfois de l’ordre de 50 ou de 60% des entrées.

[12] Structure originale, fondée en 2012 par d’anciens activistes du parti Sýriza, d’appui et de mise en réseau des initiatives de solidarité à travers la Grèce.

[13] L’expression est utilisée par Chrístos Giovanópoulos, ancien membre fondateur de Solidarity For All, dans un entretien à paraître prochainement.

[14] C’est tout l’intérêt des travaux de la sociologue chilienne Marta Harnecker.

[15] Assemblées populaires des places, mai – septembre 2011.

Jouer avec le feu: sur l’instrumentalisation des mouvements sociaux par la “gauche radicale” grecque

Appel à une prise de parole populaire, collective, puis intimation au silence ; ouverture d’un espace de mobilisation débordant largement le cadre parlementaire et apparition presque simultanée d’un discours politique fondé sur la reconnaissance de sa propre impuissance. Avec la manoeuvre du référendum, conçu par l’exécutif grec comme une simple carte à jouer sur la table des négociations, Tsipras a brisé en juillet 2015 la seule force sur laquelle pouvait s’appuyer une confrontation avec les créanciers (le peuple, les classes populaires et la jeunesse, les 62% du “non”) et sapé ainsi le (peu de) crédit dont jouissaient encore les institutions parlementaires – un crédit que son accession au pouvoir avait paradoxalement contribué à restaurer (“quelque chose est en train de se passer”, “une élection peut finalement changer les choses”). La conviction que Syriza constituait le relais politique des mouvements locaux de résistance aux politiques d’austérité, des initiatives d’économie alternative développées depuis 2011, s’est brutalement effritée au matin de ce 13 juillet. L’espoir porté par les élections de janvier a laissé la place au repli, au dégoût, à un sentiment diffus d’impasse politique et au ressentiment comme si l’exécutif, plutôt que de tabler sur la mobilisation du peuple grec, avait finalement adopté une stratégie fondée sur sa résignation.

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Le gouvernement d’Alexis Tsipras fait depuis des mois voter des lois et des mesures qu’aucune formation politique et qu’aucun autre gouvernement n’auraient pu appliquer sans explosion sociale. La question n’est pas tant de savoir si le parti de la “gauche radicale” est ou n’est pas “une solution de moindre mal” que d’apercevoir qu’il aura finalement incarné pour les créanciers, durant cet intervalle de temps déterminé, une solution politique de moyen terme, la seule peut-être permettant à ceux-ci de poursuivre par d’autres moyens, avec d’autres acteurs, la même politique de destruction sociale, de confiscation de l’avenir et de privatisation du commun. Le mémorandum III désormais voté, nous arrivons peut-être aujourd’hui au terme de cette séquence. Alexis Tsipras annonce ces derniers jours des “mesures sociales” dans le but probable de préparer le terrain à la convocation d’élections anticipées et les créanciers emmenés par l’Allemagne s’apprêtent à jouer une autre carte après avoir brûlé le vaisseau Syriza. Depuis le début de la crise grecque, les instances européennes répondent ainsi à la situation à l’aveugle, sans stratégie d’ensemble (sinon, éventuellement, celle du grexit voulu par le ministre des Finances allemand), en favorisant des attelages politiques de plus en plus chancelants, en propulsant sur le devant de la scène des personnalités qu’elles condamnent ce faisant à disparaître à plus ou moins court terme de la vie politique. Le bipartisme qui dominait la vie politique grecque à partir du milieu des années 70 a cédé la place, à l’époque des memoranda, à une politique erratique, instable, sans localisation fixe – politique des sables mouvants, politique de la terre brûlée et course vers le gouffre. La crise grecque est d’abord la manifestation de ce déséquilibre institué en système de gouvernance.

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La Grèce demeure un laboratoire du monde post-démocratique: s’y dessine notamment, aujourd’hui, une tentative de “constitutionnalisation” des politiques d’austérité, inscription de leurs principes dans la constitution qui ferait définitivement échapper la politique budgétaire à toute forme de décision et de contestation démocratiques ; voir à ce sujet (en grec, traduction française à venir) l’éditorial récent de The Press Project.

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Sur le plan des résistances à ces mêmes politiques le revirement de juillet 2015 a fait l’effet d’un séisme qui n’affecte pas seulement la gauche organisée mais le grand nombre, la majorité sociale, comme une démonstration par A+B que toute contestation est vaine. Répondre à ce séisme passe nécessairement par une remise en question profonde de ce qu’est ou de ce qu’a été la gauche. Comme l’écrit Paul Sztulman dans l’échange en ligne d’où le présent article est issu, “il ne reste aux politiques que le management de la peur et de la survie (…). Cela nécessite de briser toutes les organisations autonomes en même temps que de casser la courroie de transmission fondatrice de la démocratie : celle qui va de bas en haut, celle qui établit un maillage à partir d’initiatives locales (…), pas seulement sur le plan de la production mais aussi sur celui de la création de milieux de vie féconds et émancipateurs, avec toutes les sociabilités diffuses et le rapport à la planète qui les caractérisent. La gauche telle que nous la connaissons n’aura été au fond qu’un ennemi de cette conception de la démocratie.”

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La seule issue est avancée par ces formes de mobilisation directes qui constituent à la fois des formes de production et des formes de vie en rupture avec le modèle social, économique et politique dominant et qui se sont singulièrement développées en Grèce depuis 2011 et le mouvement des places.

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Même si Syriza est largement issu du mouvement communiste grec, donc d’une histoire lourdement grevée par l’héritage stalinien, ce parti avait jusqu’à un certain point fait sienne la théorie originale de Nikos Poulantzas – à repenser à la lumière de l’effondrement de juillet 2015 – sur l’articulation entre un niveau de représentation politique et des mouvements sociaux indépendants de lui (par opposition aux syndicats de parti de l’appareil stalinien) ; voir à ce sujet l’article que j’avais écrit cet été en rappelant notamment l’exemple chilien.

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On peut affirmer aujourd’hui que Syriza, plutôt que de prendre cette proposition théorique au sérieux, a instrumentalisé les mouvements sociaux (économie coopérative, autogestion, lutte contre l’extractivisme, mouvement des places, coopérative VIOME) en les abandonnant, une fois parvenu au pouvoir (la victoire électorale de janvier 2015 aurait dû permettre de donner une assise légale / législative à toutes ces initiatives issues de la crise: c’est notamment le cas de la coopérative VIOME, des collectifs d’action contre les expulsions locatives et la mise aux enchères de résidences principales ou des comités d’habitants de Skouries, en Chalcidique, qui étaient jusqu’aux premiers mois du gouvernement Syriza en attente d’initiatives législatives concrètes – et auxquels les membres du gouvernement avaient fait des promesses en ce sens).

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L’exemple de “Solidarity for all” est à cet égard éclairant : il s’agissait d’une courroie de transmission créée par Syriza et ayant vocation à mettre en réseau ces initiatives morcelées, fragmentaires, dispersées, structure de coordination originale permettant de faire circuler les demandes matérielles (en médicaments, vêtements, etc.) d’un collectif à l’autre, à travers toute la Grèce ; aujourd’hui, “Solidarity for all”, plus que jamais inféodé au parti gouvernemental, apparaît essentiellement comme un instrument de communication politique, une façade destinée à dissimuler le vide et la misère que les plans promus par le gouvernement ne font que renforcer. Il est bien clair que ce type de structure devra être à l’avenir radicalement autonome de toute formation politique – ce qui pose immédiatement la question de son financement (la caisse de “Solidarity for all” était pour partie abondée par le reversement d’une partie du salaire des députés de Syriza).

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Fondé sur l’instrumentalisation puis sur la négation des mouvements sociaux, le gouvernement Syriza apparaît ainsi, à partir du 13 juillet 2015, comme un pouvoir ayant pour effet principal de saper un contre-pouvoir existant, établi dans la durée (le mouvement multiforme de mobilisation né au sein de la société grecque depuis 2011). Étouffer l’insurrection en en prenant la tête, voire en feignant d’en avoir l’initiative: tel est le mouvement magnifiquement décrit par Walter Benjamin dans la première nouvelle du recueil Rastelli raconte, ensemble de fictions rédigées au tout début des années 30.

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Où commence notre pouvoir? Comment s’exerce-t-il? Comment pouvons-nous le sauvegarder? Quelles formes politiques nouvelles pouvons-nous aujourd’hui imaginer pour ces contre-pouvoirs institués par la société dans des domaines aussi divers et aussi cruciaux que la santé et l’accès aux soins, le logement, l’aide aux réfugiés, la culture, l’éducation, l’agriculture, l’autosuffisance alimentaire?

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L’enjeu est de retisser ce qui a été rompu et de prendre, pour en tirer toutes les leçons, la mesure de la défaite, une défaite qui ne doit certainement pas être imputée au seul “opportunisme de la direction”, selon un schéma classiquement trotskyste (“la direction nous a trahi, toute la question est donc de changer de direction »), mais, au-delà, à une profonde incapacité de la gauche de parti à penser le présent (et le futur) en inventant.

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C’est une invitation à repenser par le bas l’ensemble de ce que l’on appelle la politique, dans ses articulations, ses différents niveaux et son rapport à la production: la production comme lieu par excellence d’apparition de formes politiques et de formes de vie nouvelles. Invitation d’autant plus pressante qu’elle a pour fond, en Grèce, une table rase économique (après plus de 6 ans de récession la base même de la survie est menacée) et une table rase politique (le revirement de juillet 2015 signe à mon sens en Grèce, voire au-delà, l’arrêt de mort de la gauche telle que nous la connaissions).


 

Dimitris Alexakis

17 décembre 2016, Athènes

 

 

 

 

Tsípras, ou le traité du vain combat

Il paraît étrange d’affirmer qu’un événement qui était entré dans l’Histoire en soit par la suite ressorti ; tel est pourtant le sort pathétique qui semble être réservé au premier gouvernement d’Aléxis Tsípras et à la première contestation par un gouvernement élu des politiques d’austérité promues par les instances dirigeantes de l’Union européenne. Aléxis Tsípras, ou comment effacer l’Histoire.

 Si le gouvernement d’Aléxis Tsípras est devenu, entre les mois de janvier et juillet 2015, le premier à remettre en cause les politiques d’austérité à l’échelle de l’Union européenne et est entré dans l’Histoire à ce titre, son « deuxième gouvernement »[1], en cautionnant la suppression de fait du droit d’asile européen et l’alliance stratégique de l’Union avec le régime de Recep Tayyip Erdoğan, en appliquant, après plus de six ans de récession, le plus cynique des programmes d’austérité qu’un gouvernement européen ait jamais mis en œuvre[2], semble avoir pour effet d’effacer jusqu’au souvenir de cette séquence inaugurale.

La métamorphose évoque cette scène du Metropolis de Fritz Lang qui voit les Maîtres de la cité remplacer Maria, guide et égérie des insurgés, par un robot à son image chargé de semer la discorde et la confusion parmi les ouvriers, mais aussi ces procès politiques apparus lors de la période stalinienne et où l’accusé, après avoir été soumis à interrogatoire et à un chantage direct, sur sa personne et sur ses proches, s’accuse publiquement d’avoir été celui qu’il était : séances pathétiques où le sujet parle la langue de ses persécuteurs, adopte leur rhétorique, leurs inflexions et s’évertue devant ses juges à effacer son empreinte de l’Histoire.

Mais Aléxis Tsípras ne s’est pas renié, et il ne lui a rien été demandé de tel ― au contraire. Son « capital de popularité », engrangé depuis la période de sa candidature à la Mairie d’Athènes, son âge, son style vestimentaire, ses talents oratoires, son « ancrage populaire », son parcours politique et la contradiction même dans laquelle il se trouve l’ont fait après coup apparaître comme un dirigeant plus à même de mettre en œuvre ces programmes que n’importe lequel des caciques de la droite ou du Parti socialiste grec. Contrairement à ces derniers, le Premier ministre grec a longtemps côtoyé les « victimes de l’austérité » et connaît leurs difficultés. La nécessaire compassion pour les petites gens, lieu commun de l’exercice du pouvoir depuis le début de la crise, n’est pas exactement un vain mot dans sa bouche. Son avantage semble être de connaître les souffrances qu’il inflige. À y regarder de plus près, cette posture compassionnelle est précisément celle de l’Église orthodoxe grecque, que Sýriza n’a jamais combattue.

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La trouvaille tient expressément, ici, au fait que la même personne et que le même parti contestent « radicalement » et, presque simultanément, mettent en œuvre « malgré eux » la même politique de précarisation massive, de coupes et de ponctions sur le revenu des classes populaires et moyennes, de destruction et de privatisation des espaces communs, de démantèlement des lois et des usages sociaux, de redistribution vers le haut, au bénéfice de grands investisseurs privés, des infrastructures et de la fortune (foncière et immobilière) de l’État, dans un nouveau procès d’accumulation capitaliste et de reconfiguration de l’ensemble de l’économie (disparition accélérée des petites et moyennes entreprises qui constituaient le tissu de l’économie nationale, décrochage brutal des prix de l’immobilier qui permettront bientôt à ces investisseurs de racheter des quartiers entiers pour une bouchée de pain[3]). Quel démenti plus cinglant au programme de Sýriza ? Ce résultat dépasse sans doute les espérances de Wolfgang Schäuble, de Jean-Claude Juncker, de Martin Schulz ou de François Hollande et semble surpasser en efficacité toutes les manœuvres que ces derniers avaient pu déployer, entre janvier et juillet 2015, pour se défaire du Premier ministre grec et de son parti.

Le cœur de la manœuvre porte sur la signification même de cette première séquence, sur sa dimension historique : non pas effacer le nom ou les traces d’une personnalité gênante mais effacer en bloc le sens de l’événement ; moins réécrire l’Histoire que l’effacer en la rendant après coup illisible ; faire en sorte que, par un étrange mouvement rétroactif, cet événement, privé de sa dimension historique, ne soit pas réutilisable, ne soit plus opérant : désarmer l’événement. C’est ainsi que ceux qui soutenaient le gouvernement grec durant cette première période de négociations se sont retrouvés non seulement privés de victoire mais en quelque sorte floués d’une défaite et dépossédés de la signification même du combat auquel ils avaient pris part.

Le fait qu’il soit soudain devenu impossible à Podemos, soutien majeur du gouvernement grec durant la campagne électorale de l’hiver 2015 et la première période d’exercice du pouvoir[4], de se référer au parti de la gauche radicale grecque, de prononcer jusqu’à son nom, est à cet égard indicatif. Grâce à l’intervention de François Hollande qui, lors de la nuit de négociations du 12 au 13 juillet 2015, a su ramener Aléxis Tsípras à la table des négociations, l’Union européenne a en définitive réussi son pari : s’assurer que le gouvernement grec n’ait, le moment venu, aucun relais à passer aux mouvements extra-parlementaires et aux organisations politiques d’Espagne, du Portugal, d’Irlande, de France ou d’Italie, rien à léguer et rien à dire.

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Le caractère dramatique du revirement opéré tient à un principe de discontinuité radicale : rien, du point de vue du sens, ne permet de relier le résultat du référendum du 5 juillet[5] et « l’appel au peuple » dont il est issu à « l’agrément » ou accord de principes signé par le Premier ministre grec dans la matinée du 13 juillet 2015 ; rien ne permet de relier ces deux points sinon, précisément, sa personne même.

Toute la campagne électorale menée par Sýriza en vue des « deuxièmes élections » de septembre 2015 en témoigne. Le sens ayant été sacrifié, il ne restait plus au parti de gauche radicale qu’à faire campagne « sur la personne » ; la question politique, par un effet de réduction vertigineux, a été brusquement circonscrite à une question personnelle de charisme, d’influence et d’habileté politicienne. Tsípras, résumait Jean-Claude Juncker en usant d’un barbarisme de mauvais aloi, « s’est homme-d’étatisé » et a rejoint la cohorte muette des dirigeants responsables se conformant docilement au cours des choses. Le « deuxième gouvernement » Tsípras offre ainsi le spectacle glaçant d’une politique dissociée des sujets qui l’appliquent : une politique sans sujets, dans la mesure où elle n’est de fait assumée par personne, et une politique sans discours. La suppression de la politique n’est pas, bien sûr, « politiquement neutre »[6], et passe ici par une dissociation brutale entre le sujet et l’acte : il n’est pas demandé à Aléxis Tsípras de croire en ces mesures, de les assumer subjectivement, simplement de les mettre en œuvre. Tsípras, ou la politique de personne.

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Ce que la volte-face du Premier ministre hellénique escamote pour l’Histoire et aux yeux des peuples, c’est la spécificité de la guerre économique menée par les dirigeants européens, la Banque centrale et le FMI à l’encontre du gouvernement grec au cours de ces 6 mois : offensive asymétrique[7] (l’ensemble du conflit se déroulant sur le terrain de l’adversaire et les armes en présence étant sans commune mesure : argumentaire keynésien d’un côté, blocus financier de l’autre) et multiforme, combinant adresse aux opinions publiques, communication politique, contrôle des médias, manœuvres diplomatiques, mesures de rétorsion et prise en otage de la population locale à travers le mécanisme d’octroi de liquidités d’urgence (ce que Státhis Kouvelákis a appelé « le supplice de la goutte d’eau »[8]). Guerre atypique, dans un contexte d’économie intégrée, qui a mis en lumière la violence de la monnaie[9] unique mais s’est déployée en surface autour d’arguments politiques et moraux ― tour de passe-passe destiné aux petits épargnants de France ou d’Allemagne, indignés de devoir « payer la part » du peuple grec ― et qui comportait en outre une dimension psychologique : les dirigeants européens se sont tantôt employés, bien maladroitement, à « parler aux cœurs et aux esprits »[10] dans l’espoir de gagner le peuple grec à leur cause, tantôt (beaucoup plus fréquemment) à le culpabiliser, à le menacer[11], à le terroriser[12] ; dans la dernière ligne droite de cette séquence temporelle, ces dirigeants sont enfin parvenus, selon l’expression rappelée par Grégoire Chamayou[13], à « disloquer la psychologie des insurgés » par la reddition sans conditions de leur porte-parole. À l’inverse de la stratégie classique de contre-insurrection visant à désolidariser le peuple de la direction politique, l’UE, au terme de cette séquence, a obtenu, de façon assez inattendue, le résultat inverse : désolidariser la direction politique du peuple, faire en sorte que le gouvernement lui-même démente ceux qui venaient non sans courage de lui réaffirmer son soutien (près de 62% des votants en faveur du « non »).

L’Union européenne doit faire oublier qu’elle a mené une guerre atypique, asymétrique, non militaire contre l’un de ses États-membres (une « guerre de l’économie de la dette »), et nul n’est mieux placé qu’Aléxis Tsípras pour légitimer la manœuvre : c’est ainsi que Jean-Claude Juncker, qui avait tout mis en œuvre[14] pour renverser le gouvernement de janvier 2015, a été récemment accueilli à Athènes comme « le meilleur ami de la Grèce ».

La trouvaille repose sur une tautologie : si Tsípras est toujours en place, c’est qu’il n’a pas été renversé. Quelle preuve plus éclatante que la guerre n’a pas eu lieu et que les États-membres restent des partenaires ?

*

Reste à savoir dans quelle mesure cette coupure effective entre le peuple et la « direction politique » se trouvait déjà inscrite en pointillés dans la période qui s’étend de janvier à juillet 2015 : dans la pratique politique d’Aléxis Tsípras et du groupe restreint qui l’entourait (concentration accélérée du pouvoir de décision), dans l’incapacité du parti Sýriza, déjà déchiré, à reprendre l’initiative (le caractère hétéroclite et non centralisé de cette formation politique permettant paradoxalement à l’équipe dirigeante de s’autonomiser, de court-circuiter les instances et les usages du parti), dans l’absence, surtout, d’initiatives populaires qui auraient permis de déborder le gouvernement sur sa gauche, ou par le bas, de le tenir à sa parole, de l’empêcher de reculer ― sur le modèle, notamment, des grèves de 1936 en France ; absence d’un mouvement de masse multiforme et sans inscription partisane pouvant agir « en tension »[15] et non pas seulement « en soutien » avec le niveau politique[16]. (Le référendum sur le « non » constitue le seul moment de cette séquence de 6 mois où l’exécutif ait été « débordé » ; débordement doublement paradoxal, puisque ce référendum était organisé à l’appel du Premier ministre et que la majorité sociale ― classes populaires, jeunesse ― a débordé le gouvernement à son insu, en croyant l’appuyer).

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Pourquoi ce retrait ? Pourquoi cette absence d’action ?[17] Une première explication tiendrait au temps long de la crise grecque, à la fatigue et à l’usure provoquées depuis 2008 par les privations, les faillites en cascade, la répression systématique des luttes et des mouvements sociaux, mais cette explication ne rend aucunement compte de l’état d’esprit critique, joyeux et combattif qui régnait alors à Athènes : débats politiques nourris et permanents, dans la rue, au marché, en famille, au travail.

Les causes de ce retrait doivent d’abord être recherchées dans la stratégie adoptée par le gouvernement : l’action de l’exécutif (et, par voie de conséquence, le débat politique dans la société) a été dès les premiers jours phagocytée par la question de la dette et les négociations avec les créanciers, déplacée d’emblée sur un plan purement politique et dans des lieux littéralement (géographiquement) hors de portée du peuple grec : déterritorialisation dont témoignent paradoxalement ces rassemblements athéniens de « soutien au gouvernement négociant à Bruxelles » qui avaient quelque chose d’imperceptiblement décalé (conscience diffuse que le jeu se jouait ailleurs, que le sort de la Grèce se réglait hors de Grèce : trait historique récurrent de l’histoire grecque contemporaine[18]). Les premiers gestes de Tsípras comme de son ministre des Finances ont été de prendre l’avion (pour Londres, Bruxelles, Paris, etc.): hors lieu de la politique, le champ social et le champ politique se trouvant comme dissociés. (Dans un contexte très différent, cette « délocalisation » ou déterritorialisation de l’action politique, hors du champ social et hors du territoire, est aujourd’hui poursuivie par Yánis Varoufákis).

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La conclusion de cette séquence de 6 mois apporte la preuve cinglante que ce renversement des priorités, que cette action politique marchant la tête en bas étaient condamnés à l’échec et qu’un gouvernement résolu à rompre le carcan de l’austérité, dans une situation d’adversité largement prévisible, n’avait d’autre choix que d’agir au niveau local[19] en « reterritorialisant » son action, en concentrant ses efforts sur une politique de mise en valeur et de réquisition de la richesse nationale (transformation de milliers d’hectares en terres cultivables socialisées pour répondre dans l’urgence à la question de l’autosuffisance alimentaire et remise en cause du poids idéologique, politique et économique de l’Église orthodoxe, alliée de la grande bourgeoisie grecque et premier propriétaire foncier du pays), en s’appuyant sur l’espace de création, de solidarité et d’initiatives productives autonomes qui s’est ouvert en Grèce, indépendamment des partis et des appareils syndicaux, depuis le début de la crise[20], en proclamant une cessation de paiement immédiate des intérêts de la dette. La question des alliances politiques nouvelles et d’un financement intermédiaire (pour répondre à la crise sociale, d’abord, mais aussi pour investir, en particulier, dans un programme d’autonomie énergétique fondé sur les ressources naturelles du pays) se serait alors posée dans des termes diamétralement différents. La guerre, dans ces conditions, n’aurait pas été aussi asymétrique, ni unilatérale.

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Reste enfin à s’interroger sur la pérennité de cette solution politique contre-nature : si le maintien en place de Tsípras, en rendant après coup illisible cette première séquence de négociations et en escamotant le soutien populaire dont bénéficiait son  premier gouvernement, a rempli son office (défaire le sujet politique du « non », générer la confusion, la division et un sentiment d’impuissance inversement proportionnel à l’espoir soulevé par les élections de janvier 2015), le « deuxième gouvernement » Sýriza ne présente pas moins toutes les caractéristiques d’un « pouvoir faible » et fait presque figure, à cet égard, de curiosité historique.


Dimitris Alexakis, 22 juillet 2016


Reconnaissance de dette1: mes remerciements à Irène Bonnaud, L. G. et Fausto Giudice pour leur relecture attentive. Reconnaissance de dette2: le titre de ce texte se réfère à celui du premier roman de Marguerite Yourcenar, Alexis ou le Traité du Vain Combat, publié en 1929 par les éditions Au Sans Pareil.



 

[1] Septembre 2015 : http://www.rfi.fr/europe/20150921-elections-grece-deuxieme-chance-alexis-tsipras-syriza

[2] Lire notamment : « Grande braderie en Grèce », Niels Kadritzke, « Le Monde Diplomatique », juillet 2016.

[3] « Never let a good crisis go to waste », disait W. Churchill : « ne jamais laisser passer une bonne crise ».

[4] Lire notamment : https://oulaviesauvage.wordpress.com/2015/06/30/au-regard-de-la-situation-en-grece-et-a-la-suite-de-la-rupture-des-negociations-par-leurogroupe-podemos-souhaite-communiquer-ce-qui-suit/

[5] Lire notamment : « Référendum en Grèce : victoire massive du non, Tsipras gagne son pari », http://tempsreel.nouvelobs.com/economie/la-crise-grecque/20150705.OBS2110/en-direct-referendum-en-grece-journee-historique-pour-l-europe.html

[6] « La suppression de la politique, se demandait Alain Touraine le 14 septembre 1973, à Santiago, au cœur du coup d’État chilien, est-elle politiquement neutre ? » (Vie et mort du Chili populaire, Le Seuil, 1973, p. 241.)

[7] Et qui manifeste l’« asymétrie de la relation de crédit, c’est-à-dire de l’économie de la dette » (Maurizio Lazzarato, La Fabrique de l’homme endetté, essai sur la condition néolibérale, éditions Amsterdam, 2011, p. 58).

[8] Lire notamment « Une contradiction insurmontable » : http://www.humanite.fr/la-grece-va-t-elle-transformer-leuro-et-lunion-europeenne-569305

[9] À propos de la « violence de la monnaie » et du concept de « monnaie/dette », lire notamment : Félix Guattari, Gilles Deleuze, L’Anti-Œdipe, éditions de Minuit, 1972, p. 263 ; Maurizio Lazzarato, La Fabrique de l’homme endetté, essai sur la condition néolibérale, éditions Amsterdam, 2011, p. 58 – 59, p.  110 ; Michel Aglietta et André Orléan, La violence de la monnaie, Presses Universitaires de France, 1982.

[10] Expression empruntée à Grégoire Chamayou, Théorie du drone, La Fabrique éditions, 2013.

[11] Entretien de Martin Schulz diffusé au matin même du référendum : « Si vous votez non, disait-il en substance, vous sortez. »

[12] Avec un résultat systématiquement inverse de celui qui était escompté.

[13] Théorie du drone, La Fabrique éditions, 2013, p. 94.

[14] Lire notamment : https://oulaviesauvage.wordpress.com/2015/06/16/grece-le-coup-detat-ne-sera-pas-televise/

[15] Expression empruntée à Alain Touraine, Vie et mort du Chili populaire, Le Seuil, 1973.

[16] Ce modèle d’articulation « en tension », pouvant aller du soutien à l’opposition, entre une direction politique et un mouvement social autonome présent dans la ville et sur les lieux de production est au fondement de la théorie de Níkos Poulantzás, principal théoricien du courant de la gauche grecque dont Syriza est issu ― et ce qui distingue notamment ce courant des pratiques dirigistes d’encadrement et de mobilisations centralisées, par l’intermédiaire d’un syndicat de parti, du KKE, le parti communiste grec. Formulation analogue chez Alain Touraine, à propos du Chili de l’Unité Populaire : « l’autonomie d’un mouvement de classe associé au pouvoir gouvernemental sans être soumis à aucune organisation politique » (Vie et mort du Chili populaire, Le Seuil, 1973, p. 167).

[17] La question était déjà posée en ces termes par Alain Touraine, le 10 septembre 1973, à la veille du coup d’État chilien. Cf. Vie et mort du Chili populaire, Le Seuil, 1973, p. 204.

[18] Lire notamment à ce propos : Karl Mazower, Dans la Grèce d’Hitler, 1941-1944, éditions des Belles Lettres, 2002.

[19] Cessation de paiement, priorité absolue donnée au « front intérieur » et aux réformes de gauche (adoption d’un nouveau système fiscal en faveur des classes populaires, « mémorandum sur le capital »). Lire à ce sujet la tribune de Yánnis Miliós, ancien responsable du programme économique de Syriza : https://oulaviesauvage.wordpress.com/2015/05/06/et-si-la-grece-cessait-de-jouer-au-poker-pour-se-mettre-aux-echecs/

[20] Cf. « L’invention sous la crise » : https://oulaviesauvage.wordpress.com/2015/06/14/grece-autogestion-et-circuits-de-production-paralleles-ressources/.

 

 

 

 

le message

Cependant une lettre envoyée à Lacédémone par Hippocratès, lieutenant de Mindaros, fut interceptée et portée à Athènes. Elle renfermait ces mots : « Bateaux perdus ; Mindaros  tué ; hommes ont faim ; ne savons que faire. »

Xénophon (Helléniques, Livre 1)

 

 

Le message nous parviendra dans une maison de la rue Alkiviadou, à Nea Philadelphia, à la périphérie d’Athènes. Nous aurons tout juste fini de planter un minuscule citronnier dans la cour.

Ce sera un lundi matin (la margelle de la cour, le café dans le verre à eau sur le rebord de marbre, les trois chaises en formica), il y aura du soleil.

Sur un balcon, deux enfants de cinq ans contempleront un écran noir.

Un chauffeur de taxi abandonnera son véhicule et remontera la rue d’un pas de somnambule à contre-courant des voitures.

Nous l’observerons par la petite fenêtre de la cuisine, à travers le grillage.

L’un de nos premiers voisins, originaire d’Asie mineure, sortira sur le perron en tenant à la main un seau de peinture blanche. Il portera des lunettes teintées et un polo grenat. Il tracera son nom en lettres majuscules sur le crépi du mur.

Diogène se sera évanoui. Pour la première fois en l’espace de huit ans nous ne le verrons pas assis sur le mur de l’école, à l’abri d’un mûrier mais le front tacheté de formes lumineuses, discuter avec les enfants, cracher sur le sol des épluchures de figues.

Éphialtès aura mis le feu à ses draps, à ses meubles et à ses reliques familiales, il les aura rassemblés en tas au centre de sa cour, il regardera les flammes sans prononcer un mot.

Le message sera identique à celui que les Spartiates adressèrent après la défaite, en 410 av. J.-C., aux éphores de la ville.

Nous passerons la journée à le relire comme si nous attendions qu’il nous apporte un démenti ou s’efface sous nos yeux au bout de la centième ou de la cent-unième lecture.

Le message ne s’effacera pas, ne nous révélera aucun sens caché, demeurera inchangé, identique à celui que les soldats de Sparte envoyèrent en 410 av. J.-C. aux éphores de la ville mais que les Athéniens devaient intercepter.

 

 

Nous attendrons la nuit.

Nous rangerons dans un sac de toile une brosse à dents, une bande magnétique et deux photographies aux bords légèrement brunis.

Nous essaierons de retenir les bruits.

Après la sortie de la ville, nous déciderons par gestes du chemin et de la direction à suivre.

Nous traverserons avant minuit un pont immense comme une carcasse de baleine évidée, en plein ciel.

Nous nous dirigerons vers le nord-ouest et les frontières de l’Albanie ; nous pourrons ainsi saluer Ioannina, et la maison d’Aris.

Nous traverserons un lac. Le passeur sera un vieil homme au sourire gris, au regard ébréché, vêtu d’un uniforme en lambeaux de la IIe Guerre. Au beau milieu du lac, il arrêtera l’embarcation pour nous montrer, à flanc de montagne, la maison où il vit. Nous n’apercevrons aucune maison. Il n’y aura que du noir. Seul le clapot de l’eau sous la barque produira une lumière incertaine, presque grise.

Les premiers à toucher terre n’attendront pas les suivants sur la berge. Certains se perdront, quelques familles seront séparées. (Certains réapparaîtront des mois voire des années plus tard.)

Depuis l’autre rive, un sentier fait l’ascension du mont Mitsikeli, redescend vers les villages, suit au fond d’une gorge la rive gauche d’un fleuve de la couleur turquoise d’un œil de bœuf, s’élève vers le mont Astraka et aboutit au pied d’un lac de montagne aux eaux glacées. Sur le versant, il y a un troupeau de chevaux (on ne sait pas à qui ils appartiennent, on ne sait pas s’ils appartiennent à quelqu’un).

Le vent se mettra à souffler et l’une d’entre nous croira saisir au vol quelques mots d’italien.

Sur le replat, nous apercevrons trois garçons assis sur un énorme bloc de calcaire blanc. Ils porteront des chemises blanches et une veste bleue poussiéreuse. La lune éclairera leurs visages et les chemises blanches. Ils auront ôté un instant leurs chaussures, ils auront les pieds nus. Au pied de la roche, ils auront déposé trois baluchons multicolores. Nous leur demanderons d’où ils viennent. « De Tepelenë », dira le premier, et il sourira.« De Gjirokastër », dira le deuxième, et il sourira. « De Tirana », soufflera enfin le troisième, le plus jeune. Avant que nous repartions ils nous demanderont : « Vous n’auriez pas trois cigarettes ? Il y a des années que nous n’avons pas fumé. »

Nous ferons halte à l’orée d’un champ. Le mont Gamila sera une jeune fille qui étend ses bras vers le vide, le Smolikas, un vieillard altier ayant perdu la vue il y a des millions d’années.

À partir d’une certaine altitude les arbres deviendront blancs.

Le jour commencera à poindre et les arbres se détacheront peu à peu sur un fond plus pâle. Nous nous assiérons en tailleur ; une jeune fille se déplacera d’un groupe à l’autre à quelques centimètres du sol, un thermos à la main.

Nous nous remettrons en route et, à l’approche de la frontière, nous commencerons à discerner des voix.

Nous aurons d’abord du mal à reconnaître la langue.

Les mots se feront plus distincts à mesure de la marche.

Presque tous les mots seront des noms.

Des centaines de silhouettes surgiront des ravines et s’avanceront vers la ligne frontière en ordre dispersé, chacune avec son nom : Fotini, Athina, Spyros, Iro, Khalil, Irini, Giorgos, Kalliopi, Christina, Idriz, Katerina, Penelopi, Manos.

Un capitaine en retraite nous attendra à l’entrée d’Agios Germanos. Il portera une rame brisée sur l’épaule.

« Par là… »

Nous contournerons les maisons noires ; on dit que plus aucun être humain n’a ri dans ces forêts depuis la Guerre civile.

Certains auront noué dans leur dos une grande valise de cuir ; les plus jeunes marcheront les mains vides et, à intervalles réguliers, s’arrêteront au pied d’un arbre pour rouler à la hâte une cigarette de tabac gris.

Un réfugié syrien de deux ans et demi s’immobilisera brusquement à mi-pente et indiquera une voile sur la mer : « Le pays se réveille » ; il prononcera ces mots en grec ancien. Nous presserons le pas.

 

 

Les musiciens marcheront tout au bout du cortège.

Christos Zotos et Psarogiorgis, Yannis Papaioannou, un bouzouki léger comme une mandoline dans un sac militaire en forme d’édredon, Martha, une branche de basilic à l’oreille, Stélios, pensif, son oud dans les bras, Stratos et Katerina enlacés.

Anèstis portera sur les joues deux grosses larmes gelées.

En tête avancera le joueur de lyre aveugle.

Les lignes d’arbres s’éclairciront comme pour prendre congé ou pour nous laisser le passage.

Une frontière est un lac, un arbre, un fleuve ou une maison de briques.

Les musiciens ne joueront pas la moindre note ; c’est sans bruit, sur la pointe des pieds, que nous franchirons la frontière.

La Grèce ne nous entendra pas partir.

Nous nous déferons de nos sacs dans une grimace de soulagement puis nous coucherons derrière la ligne imaginaire en contemplant la plaine.

Le capitaine plantera la rame dans la terre ; quelqu’un montrera du doigt, en bas, le ruban blanc qui court à travers champs et mène à Sarandë ; Nikos se lèvera et cherchera la mer du regard.

Nous recommencerons à parler dans une langue étrangère.

Nous traverserons la frontière et ce n’est qu’en face, de l’autre côté de la ligne, lorsque nous nous serons assis en demi-cercle, dans les herbes hautes, à une certaine distance les uns des autres, que les musiciens commenceront à jouer.

 

 

 

 

Dimitris Alexakis, juillet 2015, Athènes

{Première publication: Mediapart, dans le cadre de la série de nouvelles « La Grèce dans un an » coordonnée par Amélie Poinssot.}

des fantômes

« nous ne voulons pas perdre le pays »

(Franz Kafka, La Colonie pénitentiaire)

 

Nous avons vécu longtemps dans la compagnie des fantômes et peut-être, par malheur pour nous, sommes-nous les seuls à pouvoir les décrire.

 

Négocier avec les fantômes aura sans doute été l’erreur la plus funeste de notre histoire récente ; il nous aura fallu six mois pour comprendre que les fantômes ne négocient jamais mais attendent, plus immobiles et plus silencieux qu’un sphinx, que les enfants soient épuisés.

 

Aujourd’hui, nous avons au moins la consolation de pouvoir parler et de dire qui ils sont : nous avons tout perdu.

 

Les fantômes ne connaissent pas la faim, ni la soif. Ils ne connaissent pas la colère, ni l’amour. S’ils ne dorment pas, ils ne connaissent pas l’insomnie.

Ils sont sans enfance, sans passé, sans parents et sans avenir.

Comme tous les fantômes, ils n’ont que l’apparence d’un corps : aucun d’entre nous ne pourra jamais les toucher.

 

Ils sont propres : leur seule action un tant soit peu humaine est de se laver les mains ; ils passent chaque jour de longs moments, les doigts tendus sous un jet d’eau froide, à se savonner les phalanges et la moindre articulation, le moindre repli de peau en se regardant dans un miroir immense, dans des toilettes à plafond haut, au parquet blanc et sonore, aux parois de métal brillant.

Ce sont ce qu’ils appellent leurs temps morts.

Leur image se réfléchit sur les murs lisses. Il arrive qu’ils se lavent les mains en même temps, à plusieurs, le long des blocs d’émail blanc, en file, les uns à la suite mais à distance des autres, chacun scrutant ses traits, ses ongles ; s’ils ont du goût, ce n’est que pour ce contact savonneux et liquide sur leurs paumes et sur le revers de leur main.

 

Beaucoup ne les connaissent que par les vêtements qu’ils portent ; les fantômes, comme chacun sait, sont vêtus de costumes de prix. À force de les fréquenter, nous avons cependant commencé à saisir d’imperceptibles nuances d’un costume à un autre.

Paradoxalement, les fantômes vêtus des costumes les plus colorés sont aussi les plus féroces ; inversement, ceux qui ne sourient jamais, ceux dont l’expression s’apparente à celle d’un cadavre tout juste exhumé se sont avérés être les plus conciliants, les seuls à écouter, un peu, nos arguments ; ceux-là, justement, portent des costumes gris perle et un regard d’une tristesse infinie.

 

Notre plus grande surprise aura été de découvrir que, parmi le Conseil des fantômes, siégeait aussi une femme ; nous étions persuadés que les fantômes ne pouvaient être que des hommes.

La sidération que cette découverte a provoquée en nous ne s’est pas effacée. Aujourd’hui encore, nous nous perdons en conjectures sur le rôle que cette femme fantôme a joué dans les délibérations ; certains font remarquer que la fantôme était absente au moment de la réunion du 20 juin, particulièrement critique, d’autres pensent au contraire que son absence était délibérée et a justement précipité notre perte.

La vérité se trouve sans doute à mi-chemin : l’unique fantôme femme porte probablement la même cruauté, le même degré de ruse, la même indifférence que ses collègues hommes du Conseil.

 

Ils ne crient pas et ne clignent pas des yeux.

Ils sont sans rêves, et leur cruauté même n’est pas de leur fait ; elle est inscrite dans les choses, dans le métal des monnaies, dans les longues séries de chiffres des titres de la dette, sur les écrans des Bourses, dans les fuseaux horaires ; s’ils n’ont jamais aimé, ils n’ont jamais haï non plus.

Ils sont sans rêves ; ils n’ont jamais souffert du manque, n’ont jamais traversé en songe un lac de montagne, n’ont jamais suspendu d’ampoules colorées au-dessus d’une place de village ; leurs morts, s’ils en ont, ne les visitent pas et leurs enfants, s’ils en ont, n’ont pas d’anniversaires.

Leurs plats n’ont pas d’odeur ; leurs hôpitaux sont de longs corridors vides, sans médecins ni patients ; et l’oxygène même est une valeur boursière.

Ils sont peut-être les premiers hommes libres : libérés de la mort, libérés du travail, souriants.

 

Les fantômes (à l’exception d’un seul, le plus falot, celui dont le sourire nous inspire peut-être la plus profonde tristesse) sont extraordinairement grands ; ceci explique pourquoi, en entrant pour la première fois dans la salle du Conseil, nous avons été pris de vertige : là-bas, la dimension des pièces, la longueur des couloirs, la hauteur des plafonds, la taille des lustres et la largeur des tables ― tout est à leur mesure ; cinq de nos enfants au moins pourraient se tenir endormis sur une seule de leurs montres.

 

Ils ne savent pas ce qu’est la faim.

Ils ne connaissent pas le prix du pain. Ils ne se souviennent pas d’époques où leurs ancêtres n’avaient pas autre chose à manger.

Ils ignorent le prix des voyages en car de la capitale au village et n’ont jamais dormi dans le salon de deuxième ou de troisième classe d’un navire, toutes télévisions allumées.

Ils ne vivent pas à la périphérie, dans des lotissements aux murs et balcons identiques. Ils n’ont jamais repeint de bleu la porte de leur appartement.

Ils parlent peu et se contentent le plus souvent de serrer la main de leur vis-à-vis en souriant.

 

Les fantômes gouvernent en souriant.

Nous nous sommes souvent demandé si ce sourire les quittait quelquefois, s’il n’était pas la marque d’une infirmité tournée en avantage, s’ils sourient aussi lorsqu’ils pleurent.

Mais les fantômes ne pleurent pas, ne mangent pas, ne se promènent pas dans la ville et, lorsqu’il pleut, la pluie ne les effleure jamais.

Certains pensent que ce sourire est une expression vide de sens, sans contexte, sans coordonnées affectives, une simple contraction du visage qui a pour effet de rendre le réel irréel.

D’autres font remarquer que ceux qui exécutent les ordres des fantômes ne sourient jamais, par exemple, en jetant des familles à la rue.

 

On sait que le sourire de ceux qui ont perpétuellement peur a toujours quelque chose de comique.

 

Mais de quoi ont-ils peur, les fantômes ?

De nous.

De la peur.

De la poussière et de la crasse.

De l’angoisse, des hommes et des tourments qu’ils leur infligent.

De mourir, de n’être pas vraiment des fantômes.

Du langage, des hurlements des nourrissons, des chiens et du ciel étoilé ; des nuages, car leur imagination est morte depuis longtemps.

De la mort, qu’ils pensent avoir exilée dans un univers parallèle.

De la poésie et des mots.

Des femmes.

Des vieillards.

Des enfants qui voyagent, qui sont venus seuls et qu’il faut enfermer.

 

Ils ont peur d’eux-mêmes car ils ne peuvent nommer ce qu’ils font. Ils ne peuvent pas dire : nous vous prendrons l’air. Ils ne peuvent pas dire : nous vous prendrons l’eau. Ils ne peuvent pas dire : nous vous empêcherons de respirer jusqu’à ce que vous imploriez notre aide.

Ils ne peuvent rien dire du réel et c’est pourquoi leur sourire a quelque chose d’étranglé.

 

De quoi ont-ils peur, les fantômes ?

 

Ils ont peur simplement, peut-être, de ce jour où ils cesseront d’être des fantômes ; ils savent qu’ils ne pourront passer leur vie à l’intérieur de ces tours de verre et que le jour viendra, un jour pas si lointain, où il leur faudra en sortir.

Passer le tourniquet, le premier sas, le deuxième sas, déposer à l’accueil leur accréditation et leur clef de sécurité, se défaire de leur gilet de plomb, pousser sans aide la lourde porte de verre et commencer avec hésitation à marcher seuls dans la ville, leur mallette à la main.

 

Ils savent qu’ils cesseront à l’instant d’être des fantômes pour redevenir des hommes et pensent que nous les accueillerons alors avec des cris de haine, mais ils se trompent, comme ils se sont toujours trompés : nous serons là, dehors où nous avons toujours été, à l’extérieur de la tour, sur la rue, en une foule joyeuse et émue : nos enfants rachitiques, élevés au chlorure, s’avanceront d’un pas timide et déposeront entre leurs bras de grandes gerbes de fleurs rouges ; nos suicidés les enlaceront d’un geste tendre ; nos malades leur offriront, pour leurs premiers jours en ce monde, les derniers médicaments de nos armoires à pharmacie et même les plus pauvres d’entre nous auront les larmes aux yeux.

 


 

 

Dimitris Alexakis, Athènes, 27 juillet 2015