Grèce: soyons pessimistes, demandons l’impossible!

[mémorandum: mot lat., subst. neutre sing. de memorandus-a, -um: «qui doit être rappelé»]

 

[1: organiser le pessimisme]

Plusieurs éléments permettent de ne pas partager l’optimisme relatif exprimé par Romaric Godin dans son article du 15/05/2015 et de contester son analyse des «négociations» en cours entre le gouvernement grec et les instances de l’Union européenne et du Fonds Monétaire International. Le journaliste de «La Tribune» mésestime sans doute les concessions déjà faites, le poids de l’erreur du 20 février (s’engager à payer sans avoir obtenu de garantie réelle de financement) et les renoncements essentiels qui se trouvent en ce moment même sur la table des négociations, tout en surestimant l’importance des mouvements tactiques ; il perd ainsi de vue, à mon sens, la nature même du rapport de forces dans lequel nous sommes pris depuis la signature de l’accord du 20 février et la direction que le gouvernement grec, sous l’impulsion de Yannis Dragasakis, numéro deux de l’exécutif, semble avoir adoptée ; un programme de privatisations hérité des mémorandums semble bien désormais occuper le cœur de la stratégie grecque.

Observateur avisé des négociations entamées à l’issue des élections de janvier, Romaric Godin néglige peut-être ici la philosophie, pourtant exprimée à plusieurs reprises par le vice-Premier ministre grec, qui pourrait guider cette réorientation stratégique ; par opposition au bradage massif des biens publics auquel nous avons assisté depuis 2010, parvenir à une forme d’association nouvelle, «mutuellement profitable», entre l’État et le capital. L’une des questions posées par cette réorientation est de savoir si cette «mutualisation» hypothétique des bénéfices est une pure vue de l’esprit, un artifice idéologique ou une réalité possible — et, dans ce dernier cas, s’il ne s’agirait pas simplement, dans le contexte spécifique de la faillite achevée de l’État grec et de la reconnaissance d’une dette insoutenable [1], de la poursuite, par des moyens assez peu différents, des politiques néolibérales.

Renoncements effectifs :

— reconnaissance de «67% des mémorandums» (c’est-à-dire précisément l’inverse de ce qu’aurait dû faire un gouvernement censé préparer son opinion à la sortie de l’euro et / ou à la rupture, c’est-à-dire au conflit ouvert avec les «Institutions») ;

— accord-pont de 4 mois (signé le 20 février à Bruxelles) sans garantie effective de financement et qui place la Grèce à la merci du chantage de ses créanciers, ces derniers ayant depuis lors la possibilité de laisser le temps jouer «de lui-même» contre nous ;

— amputation (à la demande de ces mêmes créanciers) de l’une des seules lois d’envergure votées par le Parlement grec depuis les élections du 25 janvier, la loi sur la crise humanitaire (l’action gouvernementale se réduisant par là à n’être qu’une réponse aux situations d’extrême pauvreté) ;

— renoncement aux actions «unilatérales» («unilatérale» étant dans ce cadre toute action jugée comme telle par les «Institutions») et abandon de la revendication d’un effacement partiel de la dette (haircut) — concession politique majeure, aux effets peut-être ravageurs.

Renoncements sur la table des négociations [2] :

— recul probable du gouvernement grec sur le rétablissement de la 13e mensualité pour les pensions de retraite dont le montant ne dépasse pas 700 euros (1, 2 million de personnes concernées) ; cette mesure de première urgence ne sera visiblement pas adoptée en 2015 ;

— remise à plus tard (mais plus tard tarde souvent à venir) de la réduction de la taxe spéciale sur le pétrole de chauffage domestique ;

— pas d’annulation en 2015 de la taxe sur l’immobilier (ENFIA), cruellement inégalitaire ;

— pas de hausse du seuil de non-imposition (il s’agissait au départ pour le gouvernement d’atteindre le seuil de 12.000 euros / an) ;

— baisse du nombre de réembauches prévues dans la fonction publique (de 15.000 à 12.000) ;

— ajournement du retour à un salaire minimum de 751 euros (cette mesure aurait dû être votée dans les 15 premiers jours et est à présent reportée à 2016 ou 2017) ;

— pas d’annulation de la licence d’exploitation de l’entreprise canadienne Eldorado Gold pour le site de Skouriès, en Chalcidique (revendication centrale de SYRIZA avant les élections) et message d’apaisement du gouvernement aux salariés du site (rappelons qu’il s’agit d’une entreprise dont l’activité constitue un ravage écologique et sanitaire pour les habitants et la région) ; pas de volonté d’entrer en conflit avec Eldorado Gold et, à travers elle, avec la très puissante société Black Rock, première société de gestion d’investissement au monde.

Concernant les privatisations, des concessions de fond semblent en préparation qui ne peuvent en aucun cas être interprétées comme des «reculs tactiques»:

— le Fonds de mise en valeur du patrimoine privé de l’État grec (TAIPED) chargé par les gouvernements précédents, dans le cadre défini par les mémorandums, de procéder à la privatisation massive (et jusqu’à présent au bradage) des biens publics ne sera pas dissous ;

— la vente de 14 aéroports régionaux à un consortium (joint-venture) associant la société allemande FRAPORT et l’énergéticien grec Copelouzos (filiale de SLENTEL) paraît en bonne voie ; la question encore en débat est celle de savoir si le produit de la vente (1,23 milliards d’euros) pourra être reversé dans les caisses de la Sécurité sociale grecque (comme le demande le gouvernement), au lieu d’être consacré, selon le vœu des créanciers, au remboursement de la dette ;

— la privatisation du port du Pirée impliquerait effectivement COSCO et la République populaire (mais la société hollandaise ATM Terminals, défendue par Jeroen Djisselbloem, est toujours sur les rangs) ; à propos du port de Thessalonique, on continue d’évoquer la cession de 67% des parts de l’État ;

— une grande partie de la fortune ferroviaire grecque pourrait être cédée à la Compagnie des chemins de fer russes RZD ;

— enfin, la cession de l’étendue de l’ancien aéroport d’Hellinikon, sur le front de mer athénien, au groupe Latsis ne semble pas finalement devoir être contestée par le gouvernement (il n’y aura pas de réexamen des études —  mais la vente de ces terrains devra, selon les termes de la convention déjà signée, être avalisée par le Parlement grec, perspective peu réjouissante pour nombre de députés de SYRIZA qui s’étaient battus contre le bétonnage et la vente au rabais de cet espace).

 

[2: sur le terrain de l’adversaire]

Ces éléments (dont certains sont actés mais dont plusieurs demandent évidemment à être confirmés), combinés au fait que le gouvernement se soit engagé à continuer de tenir (et tienne effectivement) ses échéances de remboursement —  dans la droite ligne de l’accord du 20 février — permettent de penser que la stratégie suivie par Alexis Tsipras et Yannis Dragasakis est de décrocher un accord, condition préalable à tout financement de l’État grec, en repositionnant sa ligne politique au centre (une partie importante de la classe moyenne grecque continue d’être opposée à une sortie de l’euro), en pariant sur une «rentrée dans le rang» d’une partie de son aile gauche et en tablant sur une amélioration des finances de l’État, celui-ci se trouvant dans ce cas de figure davantage associé au partage des dividendes provenant de la vente des biens publics.

Le mouvement que ne semble pas prévoir Romaric Godin est ainsi celui de la poursuite d’une politique de compromis/concessions sans alliance avec le PASOK ni avec To Potami ; fort du financement obtenu, qui permettrait provisoirement d’échapper à la faillite et éloignerait la perspective d’un Grexit, le gouvernement pourrait conserver la haute main sur l’espace politique du centre —  le Parti socialiste se trouvant désormais hors jeu et le parti de la Nouvelle Démocratie demeurant englué dans le virage d’extrême-droite que lui a fait prendre Antonis Samaras, toujours à sa tête.

Face à ce risque d’enlisement (abandon du programme sur lequel SYRIZA a été élu), la seule réponse est celle de la cessation de paiement ; les conclusions (prévues pour la mi-juin) de la Commission de l’audit de la dette ne suffiront pas à elles seules à renverser la situation ; la formation de ce comité d’experts constitue un recours éminemment politique dans un contexte où le rapport de forces est d’abord et avant tout déterminé par les forces économiques des parties en présence.

Cette «stratégie de la rupture» ne doit pas être confondue avec la «sortie de l’euro» [3] ; faire rupture, pour le gouvernement grec, c’est d’abord aujourd’hui cesser de s’acquitter des échéances de remboursement [4] qui le lient pieds et poings au programme néo-libéral de ses créanciers ; c’est se situer enfin, s’il n’est pas trop tard, sur le terrain économique [5], le seul que reconnaissent ses partenaires / adversaires / créanciers, le seul qui puisse permettre à ce rapport de forces dissymétrique de devenir quelque chose comme une négociation ; c’est faire usage de la menace du défaut (en cas de défaut sur la dette, ce seraient près de 300 milliards d’euros qui retourneraient au vide d’où ils viennent) par réponse au chantage à la liquidité décidé, peu de jours après les élections, par la Banque Centrale Européenne.

L’accord du 20 février a marqué l’échec de la «stratégie politique» (pour l’Europe / contre l’Europe) initiée et portée par Yanis Varoufakis ; le gouvernement ne peut depuis lors espérer obtenir de réelles concessions de la part de ses partenaires / adversaires qu’en se situant sur leur terrain et qu’en faisant usage de cette arme à double tranchant qu’est le défaut — «à double tranchant» puisque le caractère monstrueux de la dette souveraine hellénique ne constitue plus une menace seulement pour l’État, l’économie et le peuple grecs mais dans la même part pour l’Union européenne. Appuyée par les conclusions de l’audit de la dette, la cessation de paiement est la seule arme véritable dont dispose aujourd’hui le gouvernement grec.

 

[3: une sortie par défaut]

Par différence avec les thèses de la Plateforme de Gauche de SYRIZA, je continue de penser que la sortie de l’euro serait une solution par absence de victoire («tout est perdu, fors l’honneur…»). Par différence avec la stratégie du gouvernement grec (du moins ce que l’on peut en deviner à l’heure actuelle), je continue de croire que la négociation en cours ne peut se passer de l’arme de la cessation de paiement (qui pourrait entraîner de fait une riposte de la BCE conduisant à la sortie).

L’UE est effectivement devenue (et avait éventuellement vocation à devenir) un cadre favorisant la promotion des politiques néo-libérales et la réorganisation du patronat, en particulier par le biais du lobbying (cf. la très puissante organisation patronale European Round Table). Dans le même temps, le Parlement européen pourrait être et constitue parfois un cadre permettant de promouvoir des lois contraires aux intérêts des multinationales, comme l’atteste par exemple le vote récent d’une loi sur les entreprises d’extraction exploitant les minerais dans les zones de guerre.

Les élections grecques (notamment par le caractère extrêmement problématique de l’alliance SYRIZA/ANEL) posent très directement la question des marges de manœuvre de la souveraineté recouvrée dans le contexte du capitalisme contemporain, la question des limites d’une «récupération démocratique» confinée aux frontières de l’Etat-nation. On pourrait assez rapidement en venir (et il n’est pas exclu que l’on en vienne assez rapidement en Grèce même) à confondre (au détriment de la démocratie) souveraineté démocratique et souveraineté nationale, dans le fil d’un souverainisme droite/gauche de mauvais aloi. La stratégie initiale du gouvernement grec, en dépit de ses aspects problématiques (surestimation des contradictions de l’UE), faisait droit au contraire à cette question cruciale: quels seraient les moyens de pression d’un petit État-nation sur les institutions et les entreprises supra-nationales du capitalisme contemporain?

Dans ce contexte, il me paraît plus intéressant d’explorer les voies d’un fédéralisme qui ne serait pas une forme de «nationalisme à la puissance quatre». Cela ne va certainement pas de soi, compte tenu de l’histoire européenne elle-même («les roses de l’Europe sont le festin de Satan…») et des origines de la richesse de ce continent (l’esclavage, le colonialisme, l’exploitation des hommes et des matières premières des autres continents).

Pour l’heure, l’alternative qui se présente au gouvernement grec reste à mon sens celle-ci: soit une négociation qui par ses résultats parviendra à faire bouger les lignes, à ouvrir un espace pour les années à venir et apportera de l’eau au moulin des mouvements sociaux, de Podemos, du Sinn Féin, dans une moindre mesure de la gauche portugaise, soit une sortie de l’euro.

Le fait que l’éventualité d’une sortie de la zone euro ne doive pas être exclue par le gouvernement grec ne signifie pas que cette sortie constituerait une victoire ; le «Grexit» serait plutôt une alternative ultime, de dernier recours, qui sanctionnerait l’échec du processus politique de contestation de l’Europe néo-libérale impulsé par les élections du 25 janvier. La sortie de l’euro serait (littéralement et métaphoriquement) une solution par défaut.

 


 

Dimitris Alexakis 19 – 24 mai 2015, Paris

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[1] Mais aussi de l’effondrement du parti social-démocrate traditionnel…

[2] Plusieurs des éléments suivants sont tirés de l’article de Panagiotis Théodoropoulos publié ce mois-ci dans la revue mensuelle UNFOLLOW.

[3] Cf. notamment la voie esquissée par Yannis Milios, ancien responsable du programme économique de SYRIZA, dans un article traduit ici.

[4] La Grèce doit effectuer plusieurs remboursements au FMI en juin pour un montant d’environ 1,5 milliard d’euros.

[5] Cf. à ce sujet l’intervention de l’économiste Costas Lapavitsas,député de SYRIZA, dans la revue américaine « Jacobin ». Un résumé en français peut être lu ici.

 

On peut lire ici les réponses de Romaric Godin aux deux premières parties (publiées le 19 mai) de ce billet.

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