Et si la Grèce cessait de jouer au poker pour se mettre aux échecs?

Ce texte consacré à la stratégie du gouvernement grec a été publié le 3 mai 2015 sur le site de Yannis Milios, ancien responsable du programme économique du parti de gauche radicale SYRIZA. Après l’accord du 20 février, Y. Milios a développé une critique précise de l’accord conclu à Bruxelles le 20 février dernier entre la Grèce et ses créanciers ; son désaccord l’a conduit à se démettre de la position centrale qu’il occupait au sein du parti, sans pour autant quitter SYRIZA ; il intervient activement depuis lors dans le débat concernant la stratégie à suivre et les négociations en cours en défendant une position forte et relativement singulière: cessation (ou retard) de paiement, priorité absolue donnée au « front intérieur » et aux réformes de gauche (adoption d’un nouveau système fiscal en faveur des classes populaires, « mémorandum sur le capital ») et maintien (autant que possible) dans la zone euro — cet espace monétaire dont il analyse précisément ici la nature politique.


et si la Grèce cessait de jouer au poker pour se mettre aux échecs?

(une stratégie pour rattraper le temps perdu)

par Yannis MILIOS

professeur d’économie politique à l’École polytechnique d’Athènes, membre du Comité central et ancien responsable du programme économique de SYRIZA

 

Le gouvernement issu des élections législatives grecques du 25 janvier dernier est porteur d’un double mandat:

(1) mettre fin à l’austérité en plaçant au cœur de sa politique les intérêts de la majorité sociale ;

(2) assurer un accord avec les créanciers qui permettra de couvrir les besoins financiers de l’État grec.

Si nos créanciers se montrent indifférents à la démocratie et à la volonté du peuple grec et exigent la poursuite de l’austérité (s’ils demandent au gouvernement grec de se délier de l’essentiel du mandat que lui ont confié les électeurs), la solution ne peut être qu’une: retarder le paiement de nos obligations envers eux. Manquer aux prochaines échéances jusqu’à ce qu’un accord voie le jour — dans le cadre de la zone euro, toujours, la «dévaluation monétaire» du pouvoir d’achat et du niveau de vie de la majorité sociale étant tout aussi peu souhaitable que la «dévaluation interne»[1].

1. Austérité

L’austérité est la pierre de touche des politiques néo-libérales. En surface, elle œuvre à la manière d’une stratégie favorisant la réduction des coûts des entreprises. L’austérité diminue le coût du travail dans le secteur privé, accroît les profits par unité de coût (salarial) et augmente ainsi le taux de profit. Elle est complétée par la baisse du coût du «capital matériel» (l’entrepreneur s’efforçant constamment de réaliser des économies sur les matières premières, les machines, les moyens de transport, les bâtiments…) et par des changements institutionnels renforçant d’un côté la mobilité et la concurrence des capitaux et, de l’autre, le pouvoir des dirigeants dans l’entreprise et celui des détenteurs de titres financiers dans l’ensemble de la société. En matière d’assainissement budgétaire, l’austérité donne la priorité à la réduction des dépenses publiques : compression de l’État social, réduction parallèle de l’imposition du capital et disparition graduelle de toute forme de progressivité de l’impôt sur le revenu.

Mais ce qui pour la classe capitaliste constitue un coût n’est autre chose que le niveau de vie de la majorité au travail ; cette remarque concerne aussi bien l’État-providence, dont les services peuvent être considérés comme une forme de «salaire social».

Il est donc clair que l’austérité constitue avant tout une politique de classe: elle promeut invariablement les intérêts du capital contre ceux des salariés, des professionnels, des retraités, des groupes les plus vulnérables, et vise à long terme à la création d’un modèle d’emploi marqué par moins de droits, une protection sociale plus faible, des salaires bas et flexibles et l’absence de tout véritable pouvoir de négociation pour les salariés.

C’est la raison pour laquelle, dans un contexte d’exacerbation des antagonismes sociaux tel que celui que nous vivons aujourd’hui, un gouvernement se rangeant du côté du travail et de la majorité sociale ne peut songer à céder au chantage (en reconduisant les politiques austéritaires) et ne peut davantage se transformer en un «gouvernement du petit nombre» représentant ceux qui non seulement ne l’ont pas porté au pouvoir, mais le combattent.

2. Zone euro

La zone euro est une union monétaire d’un genre bien particulier, car la Banque Centrale Européenne (BCE) n’intervient pas en tant que bailleur de fonds de dernier recours (elle ne prête pas directement aux États-membres de la zone). Ces États-membres, ainsi, s’exposent délibérément à un risque financier en vertu de la règle selon laquelle les politiques publiques doivent perpétuellement être «évaluées» par les marchés, obtenir leur aval, exprimer en définitive leurs intérêts.

En se liant par un accord politique qui ne les «autorise» pas à contracter un emprunt direct auprès de la BCE, les États-membres de la zone euro savaient dès le début qu’il leur faudrait, dans un contexte de difficultés budgétaires, opérer des coupes dans les dépenses sociales pour pouvoir disposer de la liquidité nécessaire au remboursement des détenteurs de leurs obligations d’État. Cela fait de la compression de l’État social une condition de la solvabilité financière. Les élites dirigeantes de tous les États-membres de la zone euro ont délibérément exposé leurs économies à un risque élevé de défaut de paiement dans le but de sceller les stratégies néo-libérales ; ces élites ont d’un commun accord décidé d’exploiter les crises comme autant de moyens de renforcer ces politiques.

Dans ce cadre, le service de la dette publique «piège» la politique budgétaire dans l’austérité, les privatisations et la dépréciation du travail.

Le gouvernement grec, qui en a bien conscience, ne doit pas (et ne saurait) se laisser enfermer dans cette nasse néo-libérale en s’efforçant d’éviter à tous prix un retard de paiement des échéances qui le lient à ses créanciers.

3. Euro

Le problème auquel sont par conséquent confrontés les travailleurs et plus largement les classes populaires de la zone euro ne tient pas au fait que chacun des États de cet espace, au lieu de disposer de sa propre monnaie, partage avec les autres une monnaie commune, l’euro. Le problème tient au cadre politique, qui impose aux États-membres de la zone de se soumettre aux critères, à l’évaluation et au financement des marchés financiers, la BCE se confinant aux prérogatives d’une Banque centrale «d’un type particulier» dépourvue de la fonction de prêteur de dernier recours.

La question est politique. Le piège néo-libéral pourra être brisé lorsque le gouvernement grec fera clairement savoir que, s’il y est contraint, il osera manquer au paiement des échéances de remboursement pour ne pas manquer au mandat que le peuple lui a confié, pour ne pas trahir ceux qui lui ont fait confiance.

Une augmentation des taux d’intérêt des obligations grecques aura un effet négligeable, le pays se trouvant déjà exclu de fait des marchés. Les taux d’intérêt ne baisseront de façon sensible et l’ensemble des indices financiers ne s’amélioreront en conséquence qu’avec un accord viable, profitant à la majorité sociale et conforme au mandat populaire.

Qui dit retard de paiement ne dit pas sortie de la zone euro. L’adoption de la part de quelque pays que ce soit d’une nouvelle monnaie nationale exclusive transformerait à terme cet espace, de zone monétaire unie, en zone à taux de change paritaire dont la stabilité serait aussitôt menacée et qui s’effondrerait bientôt, du fait de l’activité incontrôlée des marchés financiers dans l’environnement de «risque de change» qui se créerait aussitôt après la première «sortie»[2]. C’est la raison pour laquelle personne n’osera sérieusement proposer l’expulsion de la Grèce.

Par ailleurs, manquer une échéance de remboursement au Fonds Monétaire International n’implique pas automatiquement un «événement de crédit» ; pour qu’il y ait (ou pas) événement de crédit, le Conseil d’administration du Fonds doit au préalable s’être prononcé en ce sens.

En outre, le 1er mai 2015, trois importantes agences de notation, Standard and Poor’s, Fitch et DBRS, ont annoncé qu’elles ne considéreraient pas comme défaut de paiement un retard de remboursement des échéances de l’État grec envers le FMI ou la BCE. Plus précisément, Frank Gill, responsable de la notation grecque chez Standard and Poor’s, a déclaré: «Si la Grèce devait, pour une raison ou une autre, ne pas effectuer un remboursement au FMI ou à la BCE, cela ne constituerait pas un défaut selon nos critères car il s’agit d’une dette du secteur “institutionnel”»[3].

Indépendamment des composantes de la Gauche qui se sont prononcées en faveur de la sortie de la zone euro et de l’Union européenne dans le cadre d’un projet plus vaste de transformation radicale de l’économie et de la société, le thème de «l’expulsion de l’euro» alimente depuis le début de la crise la propagande vide de contenu, visant à attiser la peur, de l’establishment néo-libéral grec et international. La perspective de la sortie a toutefois été reprise récemment par certains secteurs de l’oligarchie grecque et internationale (et leurs représentants) qui, implantés à l’étranger ou disposant d’une fortune mobilière en monnaie internationale, espèrent spéculer sur la dévaluation d’une éventuelle nouvelle monnaie grecque.

4. «Un mémorandum pour le capital»!

Répétons-le: SYRIZA a remporté les élections en s’engageant à mettre fin aux politiques d’austérité et à impulser un processus de soutien des intérêts de la majorité sociale. Cela signifie que ce qui prime dans la situation actuelle est le «front intérieur», la lutte en faveur de la justice sociale et de la démocratie, contre les intérêts de l’oligarchie qui a imposé les politiques des mémorandums.

Un temps précieux a déjà été perdu. Le peuple, dès les premiers instants, nous a montré qu’il se trouvait à nos côtés ; la mobilisation massive de milliers de citoyens a ouvert la voie à la mise en œuvre des politiques pour lesquelles nous avons été élus, ces ruptures profondes qui changeront l’image de la société et constitueront pour la majorité sociale des motifs tangibles d’espoir, de mobilisation et de lutte.

Cette dynamique intérieure peut par ailleurs renforcer l’efficacité de la négociation avec les créanciers. Je rappelle ici la règle fondamentale de toute négociation: nul n’entreprend jamais une négociation avec rien de moins que ses propres revendications. Les justes exigences d’un peuple éprouvé durant au moins cinq ans par des politiques antipopulaires — politiques dont aucun des objectifs proclamés n’a été atteint — ne se mesurent pas en pourcentages.

Le gouvernement se trouve aujourd’hui face à un défi historique. Il a l’obligation d’essayer de limiter la stratégie du capital visant à soumettre tous les aspects de la vie sociale à la gouverne des marchés et au critère du profit, dans un environnement européen et international dominé par les élites néo-libérales — élites qui envisagent comme un «risque moral»[4] toute politique favorisant les intérêts des travailleurs.

La principale question, pour nous, est celle de la «redistribution inversée» : cela implique la mise en œuvre de politiques de justice sociale, de transfert de charges aux «possédants», un «mémorandum pour le grand capital» qui permettra de dégager les moyens financiers nécessaires à la mise en œuvre de notre programme.

Les conditions de cette politique sont l’établissement d’un système fiscal radical soulageant la majorité sociale et reportant les charges sur le capital et la richesse, l’élargissement de l’espace des biens sociaux — à rebours de la logique des privatisations —, la démocratie.

Un gouvernement luttant pour stopper l’austérité et renverser les priorités politiques en faveur du plus grand nombre aura le soutien indéfectible de la majorité de la société. La majorité de la société sera toujours opposée à la réduction des salaires et à l’extension de l’emploi précaire, à l’appauvrissement et à la réduction des services d’intérêt public — appauvrissement et réduction qui augmentent le coût de l’enseignement et des soins médicaux —, à l’affaiblissement des institutions démocratiques et au renforcement de la répression. Elle envisagera toujours la «crise du travail» (le chômage, la suppression de droits, le travail précaire et sous-payé, etc.) comme un mal social exigeant une réponse spécifique et non comme un problème dont la solution dépendrait du redressement futur des profits.

Nous nous trouvons face à un défi historique et nous devons y répondre sans hésitations et sans atermoiements!

(traduit du grec par Dimitris Alexakis)


[1] [NdT.] C’est-à-dire que la baisse des salaires.

[2] [NdT] Les pays du Sud de l’Europe seraient plus particulièrement, dans ces circonstances nouvelles, soumis à une «réévaluation du risque financier». Les marchés financiers savent désormais que l’appartenance à la zone euro n’est définitive pour aucun État et créent des produits dérivés d’assurance sur le risque de change pour l’Italie, l’Espagne, etc. La spéculation qui sera réalisée à partir de ces produits dérivés augmentera les taux d’intérêt, la dette de ces pays cessera d’être soutenable et l’on assistera alors à un «effet boule de neige» que même la BCE ne pourra contrôler. Cette thèse a été développée par l’auteur dans de nombreux articles.

[3] [NdT] “If Greece were, for whatever reason, not to make a payment to the IMF or ECB that would not constitute a default under our criteria as it is ‘official’ sector debt”. Nous reprenons ici la traduction donnée par l’agence Reuters dans son communiqué en français.

[4] [NdT] De l’anglais «moral hazard».

6 réflexions sur “Et si la Grèce cessait de jouer au poker pour se mettre aux échecs?

  1. Merci de cet article.
    Il est à la fois instructif (pour quelqu’un comme moi qui n’est pas économiste) et pose un débat intéressant. Pourtant, il nous laisse en grande partie sur notre faim : d’abord de France, nous nous pouvons nous interroger : l’article laisse à supposer que le gouvernement se batte excessivement sur le terrain européen, négligeant les réformes à accomplir ? Quelles seraient ces réformes urgentes qui ne seraient pas encore décidées ou mises en œuvre ? Si elles ne le sont pas, c’est sans doute que des obstacles intérieurs existent et lesquels ? Ou dit autrement : selon la fin de l’article il s’agirait de « renverser les priorités politiques en faveur du plus grand nombre » (ce qui est supposé ne pas être réalisé par le gouvernement) dans ce cas : quelles sont les mesures concrètes qu’il faudrait prendre immédiatement ?

    Aimé par 1 personne

    1. Merci de votre commentaire, tout à fait juste.
      «L’article laisse supposer que le gouvernement se bat exclusivement sur le terrain européen, en négligeant les réformes à accomplir» : oui, le gouvernement grec a dès les premiers jours placé les négociations avec les «partenaires» / créanciers au premier plan et a très peu légiféré au cours de ces premiers mois d’exercice du pouvoir.

      Selon Milios, il s’agit effectivement de «renverser les priorités politiques» et de rechercher un soutien populaire fondé sur une politique résolue de redistribution des richesses (et non sur une rhétorique plaçant le thème de la «fierté nationale» au premier plan, comme Tsipras est parfois enclin à le faire) – de renverser aussi l’ordre de priorité (réformes intérieures / négociations avec les « partenaires ») de façon à dégager des sources internes de financement qui permettraient de se dégager du nœud coulant (chantage à la liquidité) qui se resserre depuis le 20 février. Le renversement de ces priorités aurait donc un impact sur les négociations elles-mêmes.

      Mesures concrètes qu’il faudrait prendre immédiatement : s’attaquer à la fraude et à l’évasion fiscales (et donc aux grandes fortunes et aux puissants groupes comme ceux de Bobolas, de Melissanidis ou de Latsis), aux «cartels» des médias (en exigeant des grands groupes le paiement des sommes importantes qu’ils doivent à l’État grec et en procédant à une réaffectation, sur des critères impartiaux, des fréquences audiovisuelles), prendre les premières mesures contre la corruption au sein de l’appareil d’État (notamment au sein de certains services : les services de l’urbanisme d’Athènes, par exemple), mettre en œuvre un nouveau système de répartition des charges fiscales (Milios a été au sein de Syriza, en tant que responsable du programme économique, l’un des artisans de ce projet) — il faut ici se souvenir des exemptions dont profitent l’Église orthodoxe grecque, premier propriétaire foncier du pays, et les armateurs grecs —, s’attaquer également à la contrebande de cigarettes et de pétrole (les sommes qui en écouleraient, Milios y insiste, ne seraient absolument pas négligeables pour un État en situation de faillite).

      Les mesures annoncées dès la prise du pouvoir sur le plan des droits ne devraient pas non plus être remises à plus tard : nationalité pour les enfants de la «deuxième génération», fermeture des camps de rétention.

      Des obstacles intérieurs existent bel et bien : SYRIZA est un «petit parti», peu implanté dans un appareil d’État dominé sans partage depuis une quarantaine d’années par le PASOK (parti socialiste panhellénique) et la Nouvelle Démocratie (parti de droite), et manque visiblement à la fois de personnel et de temps — les forces disponibles étant tout entières mobilisées par la négociation avec les créanciers. Mais il ne peut être exclu que Tsipras cherche aussi à « déborder son électorat » et son parti lui-même en se repositionnant au centre ; les textes publiés par Milios depuis le 20 février expriment tous dans le fond cette crainte d’une « social-démocratisation » de l’équipe au pouvoir – tant sur le plan intérieur que sur le plan des négociations en cours.

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